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Jessica Lynch, héroïne sur mesure

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Comment l'armée américaine a pu transformer une militaire, accidentée de la route en Irak, en héroïne nationale ? Avec des caméras à vision nocturne, des journalistes embedded  et l'AFP qui relaie l'information.

Retour sur un fait de propagande militaire qui a traumatisé nos confrères américains

Saving Private Lynch

Jessica Lynch, soldate américaine de 19 ans est faite prisonnière le 23 mars 2003 quand sa compagnie, la 507e, tombe dans une embuscade après s’être égarée au sud de la ville de Nasiriyah, en Irak. Neuf de ses camarades sont tués dans l’attaque. L’armée américaine monte une opération de sauvetage en prenant d’assaut l’hôpital de Nasiriyah pour mettre le soldat, gravement blessé, en sécurité. En l’espace de deux heures 600 journalistes embedded sont convoqués au quartier général de Doha, Quatar, pour une conférence de presse urgente. Le Pentagone diffuse une vidéo de cinq minutes réalisée avec une caméra à vision nocturne. 

Selon le commentaire enregistré, l’assaut s’est effectué dans un hôpital grouillant de fedayins, les brigades paramilitaires de Saddam Hussein. Essuyant des tirs répétés, les forces spéciales américaines avaient récupéré la soldate qui souffrait alors de blessures par balles et à l’arme blanche. A peine remise de ses blessures, Lynch rentre au pays. Le 2 avril 2003, l’AFP diffuse depuis son bureau de Washington une dépêche intitulée Bush welcomes POW rescues, worries about others. Le président G.W. Bush souhaite la bienvenue aux prisonniers de guerre de retour, s'inquiète pour ceux retenus captifs, se déclare « fou de joie que les troupes américaines aient réussi à arracher une camarade blessée des mains de ses geôliers irakiens ». Le lendemain, 3 avril, nouvelle dépêche du bureau de Washington de l’AFP, dont le premier paragraphe est « Jessica Lynch,  la soldate américaine récupérée dans un hôpital irakien lors d’une opération de sauvetage par des forces spéciales a repoussé des troupes irakiennes avant sa capture, en blessant plusieurs jusqu’au moment où elle n’a plu eu de munitions ». L’information vient du Washington Post. On y trouve des détails héroïques : « Lynch a continué à donner le feu sur les Irakiens même après avoir été blessée par de multiples tirs de balles et alors qu’elle voyait plusieurs soldats de son unité mourir autour d’elle ». La jeune femme est une machine de guerre, les officiels américains disent d’elle : « elle s’est battue férocement et a tué plusieurs soldats ennemis. Elle a déchargé son arme jusqu’à se retrouver sans munitions. Elle se battait jusqu’à la mort, elle ne voulait pas être faite prisonnière vivante ». Aux Etats-Unis elle est déjà une héroïne. Alors qu’elle est toujours en convalescence, les médecins déclarent qu’elle n’a aucun souvenir de l’épisode et qu’elle n’en aura probablement jamais aucun.

Contre-enquête

C’est le journaliste anglais John Kampfer qui révèle la supercherie dans le documentaire Saving private Lynch, fact or fiction (Sauver le soldat Lynch : des faits ou de la fiction ?) diffusé par la BBC le 18 mai 2003. Après avoir enquêté à Nasssiriya, il a retrouvé les médecins de l’hôpital où Jessica Lynch a été « détenue ». Ceux-ci insistent sur le fait que Jessica Lynch a reçu le meilleur traitement possible. On lui a réservé le seul lit médical de l’hôpital, une des deux infirmières de l’étage et le personnel soignant a fait don de son propre sang pour la sauver. Le Dr Harith al-Houssona, qui l’a examinée, déclare : « Je l’ai examinée, j’ai vu qu’elle avait un bras cassé, un fémur cassé et la cheville démise. J’ai ensuite fait un autre examen. Il n’y avait aucune marque de fusillade, pas de balle à l’intérieur de son corps ». Un autre médecin évoque la libération de Lynch : « C’était comme un film d’Hollywood. Ils criaient « Go, go, go ! » avec des fusils, des cartouches à blanc et des sons d’explosions. Ils ont fait un show, un film d’action comme Sylvester Stallone ou Jackie Chan, ils sautaient, ils criaient, ils cassaient des portes ». Les médecins et les patients ont aussi été attachés aux lits. Le journaliste commente : « George W. Bush et Tony Blair savaient qu'il était vital de faire passer le bon message, de présenter la guerre ». La propagande militaire est une arme bon marché. Les médias américains, Washington Post en tête reprennent docilement la fable Lynch qui se répand comme une trainée de poudre sur les écrans du monde entier. Les autorités américaines accueillent avec colère le documentaire de John Kampfer. A l’idée que le sauvetage du soldat Lynch ait été une mise en scène, Bryan Withman, l’adjoint du Secrétaire à la défense déclare : « c’est ridicule, je ne sais pas comment répondre. L’idée que nous ayons mis un certain nombre de nos forces en danger sans nécessité pour récupérer un de nos prisonniers est simplement ridicule ». Il déclare simplement que l’armée n’a pas communiqué de compte-rendu sur ce qui est arrivé au soldat Lynch puisque « elle ne nous l’a jamais dit. Certaines choses qui sont arrivées aux autres soldats se sont confondues avec ce qui a pu arriver à Jessica », a-t-il soutenu.

Mea culpa

Les journalistes ont conscience d’avoir commis une grosse erreur. D’autant plus que la contre-enquête de Kampfer intervient tard et que la fable hollywoodienne a largement pris le pas sur la contre-enquête diffusée par la BBC. L’histoire vue par l’armée américaine est diffusée sur petit écran avec le film Saving Jessica Lynch, huit mois à peine après sa libération. Le 17 juin, le Washington Post revient sur l’affaire Lynch. Le médiateur du journal, Michael Getler s’interroge dans un édito « Est-ce que le gouvernement a voulu manipuler la presse ? Le Washington Post lui-même s’est-il montré réticent à réexaminer cette histoire ? ». Paul Krugman, penseur influent et chroniqueur au New York Times parle de l’affaire Lynch et des autres mensonges de l’administration Bush - à l'instar de la présence d’arme de destruction massive en Irak - comme du pire scandale de l’histoire politique des Etats-Unis. La journaliste du Washington Post, Diana Priest, qui signait les articles sur Jessica Lynch, fait le rapprochement toute seule : « Le public nous accuse de lui avoir vendu l’histoire de Jessica Lynch comme Bush nous a vendu l’histoire des armes de destruction massive. Nous n’avons pas su poser les vraies questions. L’administration nous a manipulés ».

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Edito - Décembre 2009

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