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La rumeur guinéenne

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Manque de moyens au sein des rédactions, danger qui peut régner dans certains pays d'Afrique : les journalistes étrangers désertent le continent. Et ça se ressent : la presse quotidienne nationale française n'offre pas de regards singuliers sur l'actualité africaine. Pour illustrer ce constat, petite étude de cas à partir des informations récoltées dans la presse et sur le net, sur la tentative de meurtre du président intérimaire de la Guinée-Conakry, le chef de la junte, Moussa Dadis Camara.


guineeDepuis le jeudi 3 décembre 2009, l'Afrique a presque chaque jour son quart de page dans la presse quotidienne nationale française grâce à Moussa Dadis Camara, le chef de la junte guinéenne. L'homme a pris ce jeudi-là du plomb dans la tête. Rappel des faits : son aide de camp, le lieutenant Aboubakar Sidiki Diakité dit « Toumba », aidé de ses hommes, a tenté de l'abattre. Le traître aurait agi par vengeance. En effet, son chef veut lui faire porter le chapeau du massacre et des viols des manifestants de l'opposition du 28 septembre, auprès des enquêteurs internationaux. Et pour le porte-parole du chef, il s'agirait même d'une volonté de coup d'Etat de la part de « Toumba ». En attendant que Camara se remette de ses blessures au Maroc, le second de la junte militaire, Sekouba Konaté, ministre de la Défense, dit « le Tigre », assure l'ordre au pays et promet une récompense à qui retrouvera « Toumba ». Ce dernier serait « libre » et « en lieu sûr », selon ses propres mots à l'AFP.

Tragédie shakespearienne

Pour résumer cet attentat, je me suis aidée des quotidiens nationaux français suivants : Le Monde, Le Figaro et La Croix, datés du lundi 7 décembre 2009. Et de l'hebdomadaire spécialisé Jeune Afrique de la semaine du 6 au 12 décembre.
A chaque presse, sa récolte d'informations et son angle de traitement du sujet. Une seule constante : toutes s'abreuvent à l'AFP.

Pour Le Monde et Le Figaro, ce sont les perspectives politiques qui comptent ; la question est de savoir qui commande et commandera la Guinée. Pour La Croix, c'est la situation initiale conduisant à l'attentat qui est primordiale ; la question est de trouver les responsables du massacre de septembre. Le Monde et La Croix choisissent de s'en remettre aux déclarations du président burkinabé Blaise Compaoré, -médiateur entre la junte et ses opposants jusqu'à l'organisation d'élections libres et l'avènement d'un régime démocratique-, en ce qui concerne l'état de santé de Camara. Au Figaro, on ne sait pas qui parle. Dans tous les cas, le bilan est rassurant. Blaise Compaoré cité par Le Monde l'est assi, au sujet du climat politique en Guinée. Un avis sitôt contrebalancé par la reprise des paroles d'un membre d'ONG sur le terrain.
Pour Le Figaro, c'est la dirigeante d'une ONG qui s'exprime sur l'état de santé mentale, cette fois, de Camara, afin de souligner mieux les rivalités politiques et les risques de dérapages. Quant au récit de l'attentat, Le Monde s'en dispense et, au Figaro comme à La Croix, le porte-parole de la junte, Idrissa Chérif, est repris ou cité. A La Croix, toutefois, le coup de projecteur est mis sur « Toumba » et une source proche des enquêteurs internationaux qui révèle son emportement face aux accusations de ces derniers. 

La presse quotidienne nationale française donne la parole aux officiels et aux représentants d'ONG. Les journalistes qui signent les papiers sont en France.
Jeune Afrique, l'hebdomadaire, angle sur l'énième tragédie militaro-politique shakespearienne africaine, qu'est cet assassinat manqué de Camara et la relève provisoire qu'assure « Le Tigre », Sékouba Konaté. La journaliste a d'autres sources que les journalistes de la PQN française, et précise qu'elle contacte directement l' « officiel », le porte-parole de la junte, Idrissa Chérif, légitime, à l'unanimité, pour raconter la tentative de meurtre. Au sujet de la santé de Camara, une source médicale guinéenne indique que « la probabilité [que Camara] conserve des séquelles est importante », même si sa vie n'est pas en danger.
Un proche du chef donne des précisions concernant les relations entre Camara et « Toumba », aussi on en sait plus sur le caractère ultra-violent du second. L'hypothèse du coup d'Etat, afin de se préserver des accusations internationales, est validée par cette source.

Dans l'ensemble, les informations factuelles concernant les lieux, dates et heures des événements sont plus précises que celles données dans la PQN françaises. De même que celles sur les habitudes des personnages de cette tragédie.
Aussi, un encadré dresse le portrait de Sékouba Konaté, « le Tigre ». Contre le massacre des opposants et pour le sacrifice de « Toumba » aux autorités internationales, il a pris ses distances vis-à-vis du chef. Selon le magazine toujours, conscient des querelles au sommet de la junte, il a été bien inspiré de partir pour affaires au Liban au paroxysme du conflit entre Camara et « Toumba ». Konaté est maintenant seul maître à bord et fait la loi. (http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAJA2552p016-017.xml1/-Sekouba-Konate-Le-mystere-Sekouba.html)

La presse française peine à  décrire ce nouveau personnage et ne décèle pas sans doute son importance. Coup de chapeau à Libération.fr tout de même qui nous fait part de la popularité du « Tigre » auprès de ses hommes... grâce à une déclaration enregistrée par l'AFP. (http://www.liberation.fr/monde/0101607223-guinee-le-pouvoir-s-organise-sans-dadis-hospitalise-au-maroc)

Un continent délaissé

 Qui est allé sur le terrain ? En ce qui concerne la presse quotidienne nationale française, on est loin de se bousculer autour du camp Koundara, lieu de l'attentat raté. Heureusement Afrik.com, le site au baobab, a ses forces vives. Et c'est le premier, le seul et l'unique reportage de terrain que j'ai trouvé quatre jours après l'attentat. Le correspondant africain raconte que dans la nuit du 6 au 7 décembre de nombreux coups de feu y ont été entendus et que l'ambiance dans le quartier Boulbinet, celui du camp militaire, du centre administratif et de la radio-télévision guinéenne, est tendue. Les gens sortent mais ne s'attardent pas. (http://www.afrik.com/article18176.html)

Alors où sont les journalistes français ? France 24, RFI et l'AFP sont suspendus aux lèvres d'Idrissa Chérif qui accuse, le mardi 8 décembre 2009, notre ministre des affaires étrangères, Bernard Kouchner, de fomenter un coup d'Etat en l'absence de Camara, et les services secrets français d'avoir encouragé le meurtre loupé. Le Quai d'Orsay dément, bien évidemment : « Ce sont des rumeurs absurdes », dixit à l'AFP.

On apprend aussi de par ces mêmes médias, repris en boucle par l'ensemble des presses françaises, que les négociations de Ouagadougou sont stoppées jusqu'au retour de Camara (http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/international/afrique/20091209.OBS0066/guinee__la_junte_accuse_bernard_kouchner.html)

Mais le régime, comment tourne-t-il ? La vie à Conakry et en Guinée s'arrête-t-elle ? Et la chasse à « Toumba » est-elle ouverte ? Une fois de plus, on a la chance d'avoir Internet, Afrik.com et son correspondant (http://www.afrik.com/article18187.html)

Barrages routiers sur les principaux axes menant à la capitale, fouilles systématiques, intimidations, tortures, exécutions sommaires : tout le monde est suspect, en particulier les minorités et des religieux non alignés sur le pouvoir. Des hommes de « Toumba » seraient en train de subir les pires châtiments, selon le journaliste du site Internet.

Info ou intox ?

 Sur un continent délaissé par les journalistes étrangers, peu de traces des incidents récents en Guinée. Reuters et l'AFP veillent, heureusement. France 24 a appelé des témoins non professionnels à contribution mercredi 9 décembre (http://observers.france24.com/fr/content/20091208-climat-peur-chasse-traitres-guinee-dadis-camara-begre-arrestation-conakry).

Un focus de la chaîne consacré  au pays, le jeudi 10, donne à voir une capitale calme mais des Guinéens tendus. (http://www.france24.com/fr/20091208-guinee-attentat-moussa-dadis-camara-conakry-junte-maroc)

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Edito - Décembre 2009

Rédactions en chaîne

Dans ce nouveau numéro de La fabrique de l'info, nous allons parcourir les coulisses d'un journalisme en pleine mutation. Un journalisme dans lequel nous mettrons les pieds l'année prochaine. Futurs maillons de la chaîne, nous avons choisi d'isoler ce qui compose la fabrication de l'information.

Dans la Salle des machines, prenons un peu de recul vis-à-vis des outils mis à notre disposition pour informer. Nous faisons le pari que Twitter deviendra un média à part entière, en tant que vecteur d'informations. Comment ce réseau social bouleverse notre rapport à l'actualité et son traitement ? Et que viennent y chercher les journalistes ?

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