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Médias et humanitaire : le mélange des genres

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Médias et humanitaire : le mélange des genres
Haïti vs Pakistan : quels critères à la médiatisation ?
Les liaisons ambiguës des médias et humanitaires
La ligne jaune franchie pour Haiti ?
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Haïti vs Pakistan : quels critères à la médiatisation ?

 

 

12 janvier 2010 : un séisme de plus de 7 sur l’échelle de Richter frappe la capitale haïtienne de Port-au-Prince. On dénombre 250 000 morts et 300 000 blessés. Les médias du monde entier affluent sur les lieux du tremblement de terre. L’élan de solidarité qui en résulte est considérable. En juillet 2010, des pluies diluviennes s’abattent sur le Pakistan, faisant 2000 morts et 20 millions de sinistrés. Une catastrophe sanitaire sans précédent pour ce pays. Pourtant, les médias regardent ailleurs. L’aide internationale se fait attendre.

 

Difficile de comparer le malheur des populations. A quoi pourrait-on le mesurer ? Au nombre de morts, de blessés ? L’approche paraît autant cynique qu’inadéquate. Pourtant, certains marqueurs apparaissent récurrents dans la couverture médiatique des crises humanitaires. Retour sur ces critères qui ont influencé les rédactions dans leur choix de propulser Haïti sur le devant de la scène et de laisser le Pakistan dans l’ombre.

 

La nature de la catastrophe

 

Le critère le plus évident est celui de l’ampleur d’une crise, de son caractère exceptionnel. Dans le cas présent, "la nature même de la catastrophe n’est pas la même, constate Samuel Hanryon, responsable de presse à Médecins sans Frontières. Au Pakistan, il y a eu quelques milliers de morts, et plus de 200 000 à Haïti. Cela n’a rien à voir".

 

Autre facteur qui a pesé, le contexte de la tragédie. Haïti a été victime d’un tremblement de terre. Cela donne un caractère instantané à l’événement, un temps dramatique. D’une minute à l’autre, le pays a basculé dans l’horreur. "Il y a eu un effet de sidération", poursuit Samuel Hanryon. Les caméras se sont précipitées sur les lieux, provoquant le choc des téléspectateurs et de la communauté internationale.

 

Au Pakistan, la situation était très différente puisque les inondations ont été progressives. "C’était plus compliqué parce qu’elles ont duré un mois. La crise a été longue et évolutive", remarque Christophe Ayad, journaliste à Libération. Résultat, les institutions, comme les médias, ont mis du temps à mesurer l’ampleur du désastre et leurs conséquences à long terme.

 

Le Pakistan a souffert autrement de la nature de sa crise. Les inondations ont eu lieu dans le cadre d’un phénomène climatique bien connu et récurrent : la mousson. Alors que le tremblement de terre d’Haïti garde un caractère exceptionnel plus enclin à exciter la curiosité des médias.

 

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Le "capital sympathie"

 

Mais c’est loin d’être le seul aspect qui a joué en la défaveur du Pakistan. Outre le drame humanitaire, le pays a souffert de sa mauvaise réputation auprès des médias occidentaux. Car dans l’imaginaire occidental, nombreux sont les amalgames qui associent le Pakistan à Al-Qaïda. "On est dans une période de tension, de crispation entre le monde occidental et oriental, souligne Pascal Dauvin, sociologue et auteur de La communication des ONG humanitaires. C'est plus compliqué de parler d’un pays dont la culture est éloignée, qui a un régime présenté comme tyrannique et lié au terrorisme."

 

Dans leur ouvrage Les médias et l’humanitaire, Rony Brauman et René Backmann comptent "l’innocence" parmi les critères qui déterminent la médiatisation d’une crise : "la victime doit elle-même être spontanément acceptable. Il ne suffit pas de souffrir injustement pour se voir attribué le statut de victime". Sans opinion publique favorable, pas de médiatisation.

 

Ainsi, même la solidarité n’échappe pas au communautarisme. "Sans doute les Britanniques furent-ils plus attentifs à cette crise en raison de la forte communauté pakistanaise établie sur leur territoire", relève Jean-Jacques Louarn, journaliste à RFI et fondateur de grotius.fr, une revue en ligne consacrée aux médias et à l'humanitaire.

 

A l’inverse du Pakistan, Haïti a bénéficié de ses liens forts, historiques avec la France. Une ancienne colonie, une population francophone, un des pays les plus pauvres du Sud… Les conditions étaient réunies pour que les Français considèrent les Haïtiens comme des "victimes acceptables".

 

Pour qu’il y ait empathie, le public doit être lié à la victime tout en étant assez distant pour se sentir à l’abri de la catastrophe. Françoise Jeanson, ancienne présidente de Médecins du Monde, parle du "lien occidento-occidental" : "c’est la proximité entre les gens et la catastrophe. Par exemple, on a beaucoup parlé du Tsunami de 2004 en Thaïlande parce qu’il y avait beaucoup de victimes françaises".

 

Le travail des humanitaires est passé en continu sur l'antenne d'I-télé pendant de nombreux jours.

 

Le "story-telling" de l'humanitaire

 

Rony Brauman et René Backmann nous mettent en garde : "pour supporter le spectacle de la souffrance, il nous faut y joindre celui du remède" car "notre voyeurisme de la douleur est en réalité limité". L’opinion publique est donc un baromètre essentiel de la médiatisation d’une catastrophe humanitaire.

 

Or, celle-ci "n’était pas "disposée" à  suivre  une médiatisation forte des inondations et du secours apporté aux victimes, explique Jean-Jacques Louarn. Un débat houleux a secoué notre rédaction." RFI a finalement décidé de ne pas dépêcher d’envoyés spéciaux pour la couverture du Pakistan, traitant la crise avec son correspondant local.

 

"Les médias n’ont pas joué leur rôle", déplore le journaliste de la radio internationale. Selon lui, une hiérarchisation des crises humanitaire se forme dans l’inconscient du journaliste qui va rechercher "la bonne histoire, l’accroche" : "qu’est-ce qui va toucher "mon public à 20 heures ? Qu’est-ce qui va créer de l’émotion et donc de l’audimat ?".

 

Car les liens entre humanitaire et médias sont avant tout ceux de l’humanitaire et de la télévision. Le diktat de la grand-messe du 20 heures est donc déterminant pour la perception d’une crise par le téléspectateur. Dans Les médias et l’humanitaire, Rony Brauman et René Backmann évoquent le "robinet à images" : "Ce sont les images et non les mots qui font l’événement". Le pouvoir émotionnel de la télévision reste inégalé. Seul le petit écran peut mener à une mobilisation générale. Le choc des images, la puissance du direct et toute la dramaturgie liée au support télévisuel sont sans commune mesure avec les autres médias. Pour le spécialiste des médias Régis Debray, c’est "le froid contre le chaud".

 

Or, cette mainmise de la télévision sur une catastrophe humanitaire n’est pas sans influence sur sa couverture. "90 secondes c'est trop court ! On ne peut pas contextualiser, expliquer...", juge Christophe Ayad.

 

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L’agenda médiatique

 

Autre élément à prendre en compte : l’agenda médiatique. D’une certaine manière, les crises humanitaires sont tributaires de l’actualité internationale. Une règle implicite s’applique au sein des rédactions : si deux crises de même nature se suivent, la deuxième sera beaucoup moins mise en lumière. Cet effet d’éviction s’explique toujours par la recherche de l’intérêt du public et par la peur de le lasser.

 

Une fois de plus, le Pakistan est parti avec un lourd handicap. Six mois après le séisme d’Haïti, la probabilité que les médias s’intéressent aux inondations était bien mince. D’autant qu’elles ont eu lieu en juillet. Les chaînes de télévision étaient déjà passées à leur grille de programmes estivale. Le soleil, la plage, les vacances… Et pas de place pour les grands élans de solidarité. Pas de chance.



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