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La communication du président : une exception française ?

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L'interview de Nicolas Sarkozy, le 16 novembre 2010, a réuni 12,3 millions de téléspectateurs. Un beau succès d'audience. Pourtant, les micros à peine coupés, les critiques ont commencé à pleuvoir. Qu’en ont pensé les journalistes étrangers ?

Il faut dire que Nicolas Sarkozy avait vu les choses en grand : un entretien d'une heure et demie dans le salon Murat de l'Élysée, là où d'habitude se tient le conseil des ministres. Et puis non pas un mais trois journalistes pour l'interviewer, sur trois chaînes concurrentes. De quoi assurer l'audience mais pas la qualité d'un entretien dont on a parlé au-delà des frontières de l'hexagone.

Le déjà-vu espagnol

En une heure trente, Claire Chazal, David Pujadas et Michel Denisot ont balayé les grands thèmes d’actualité du moment : remaniement ministériel, réforme des retraites, Roms... Des leçons ont été données aux journalistes et des questions ont été évitées - plus ou moins habilement - lors de cette interview plutôt confortable pour le Président. Selon Rue 89, les trois journalistes ont tout simplement été incapables « de relever les contradictions du Président. »

Rien d’étonnant pour Luis Miguel Ubeda. Correspondant à Paris pour la Radio Nationale Espagnole (RNE), il n’est pas surpris du résultat de l’interview. Selon lui, il n’a rien à voir avec la performance de journalistes. C’est la faute au format.

« On essaie différentes formules pour renouveler la mise en scène de l’interview présidentielle. Je me souviens de l’interview précédente avec David Pujadas. Il n’y avait pas de duel. C’était Sarkozy qui marquait le rythme. C’est dur pour un journaliste de harceler le président. On ne parle pas avec une personne mais avec une institution. Lorsqu’il y a trois intervieweurs, c’est plus équilibré. Il y a trois lignes éditoriales et, surtout, plus de spectacle pour les téléspectateurs. »

Le spectacle et le nombre de téléspectateurs. Pour Didier Micoine, journaliste politique au Parisien, les objectifs des chaînes en termes d’audience sont un facteur-clé. Notamment, pour le choix des intervieweurs. Pas de spécialistes, mais des journalistes en vue et un résultat pas vraiment bon, mais pas complètement mauvais non plus.

« Vu de l’Elysée, c’est de la communication. Vu du côté presse, on peut essayer d’aller au-delà. Sur la dernière émission, il n’y a pas forcément grand-chose à tirer. Mais ça n’empêche pas d’essayer. On peut toujours tirer de conclusions. Quand Sarkozy ne veut pas répondre à une question, par exemple. »

Puisque ce qui importe lors d’une interview télévisée, c’est l’audience, et donc le spectacle, pas de temps à perdre avec des tentatives de digression, de précision, de contradiction. La forme prime sur le fond, en France comme en Espagne. Luis Miguel Ubeda rappelle d’ailleurs que la dernière formule à la mode à la télévision espagnole est française : « on choisit cent personnes de la population pour poser des questions à un politique : le chômeur, le chef d’entreprise, la femme enceinte… » Un exercice auquel s’est déjà livré Nicolas Sarkozy. C’était en 2007, il était alors candidat à l’élection présidentielle.

La consternation britannique

Au lendemain de l'événement télévisuel, Philip Turle, correspondant de plusieurs médias londoniens à Paris, n'en revenait pas. Sur France Info, le journaliste britannique, installé en France depuis 25 ans, a dénoncé un mode d’interview archaïque, voire ridicule. Pour lui, impossible de faire une bonne interview dans le palais présidentielle. Toute spontanéité disparaît « dans les dorures de l’Elysée. »

« On est reçu non pas seulement comme à l’époque du Général de Gaulle. Pour moi, c’est comme si on retournait à l’époque de Louis XIV. On est reçu par le roi…

C’est quand même bizarre qu’on ait une heure et demie d’interview, sur 3 chaines nationales en même temps… Pour moi, étant de Grande-Bretagne, la seule émission qui soit sur 2 chaines en Angleterre, c’est le discours de la Reine à Noël, ca dure que 10 min. Le reste du temps, soit on va à la BBC, soit on va sur ITV, mais on ne va pas faire les trois premières chaines en même temps. »

Selon le journaliste britannique, Sarkozy utilise des méthodes de communication semblables à celle d’une tête couronnée et non d’un chef de gouvernement. Pour Philip Turle, le roi Sarkozy parle et la France écoute, journalistes compris.

La transparence allemande

Si Philipp Turle n’a « jamais vu d’interview au 10 Downing Street avec le premier ministre Britannique », Angela Merkel, elle non plus, n’a pas l’habitude de recevoir les journalistes à la maison.

Mareke Kutt, attachée de presse au ministère de l’intérieur allemand et ancienne journaliste pour l’ARD, la première chaîne de télévision allemande, explique que la chancelière allemande aurait mauvaise presse si elle choisissait le lieu de ses interviews ainsi que les journalistes. En outre, l’opposition manifesterait un mécontentement certain.

« Angela Merkel fait deux ou trois interviews par an. Exclusivement pour la première chaine publique. Ce sont les rédacteurs en chef de la chaîne qui l'invite. Elle ne choisit pas les journalistes et elle vient sur le plateau télé. »

La chancelière est donc une interviewée comme les autres. Ce qui fait la spécificité allemande en matière de communication tient peut-être à l’organisation de conférences de presse régulières. Angela Merkel se prête pourtant bien volontiers au jeu à l’issu de réunions et d’événements occasionnels et accepte alors de répondre à des questions sur tous les sujets, ce qui n’est pas toujours le cas en France. Mais la chancelière tient peu de conférences en dehors de ces circonstances. C’est le porte-parole du gouvernement qui s’en charge, Steffen Seibert, un ancien journaliste de la télévision.

« En général, trois fois par semaine, il y a une conférence de presse avec tous les attachés de presse de tous les ministères, en présence des journalistes qui s'occupent de l'actualité parlementaire. Ca dure environ une heure. Ils peuvent poser n'importe quelle question, même à l'attaché de presse d’Angela Merkel. C'est plus ouvert pour les journalistes en Allemagne qu'en France. Même les pigistes peuvent poser des questions. Certains sont bien sûr invités en priorité etc. Mais tous les journalistes qui posent des questions reçoivent toujours des réponses. »

De ce côté-ci du Rhin, les choses sont différentes. Pendant la campagne pour l’élection présidentielle de 2007, Nicolas Sarkozy avait promis de faire des conférences de presse régulières. « Il en a fait une en 2008 pour remplacer les vœux à la presse, raconte Didier Micoine. Ca s’est tellement mal passé qu’après ça, il a décidé de ne plus en faire sans pour autant le dire ouvertement. » Pourtant, le journaliste admet qu’à l’inverse de ses prédécesseurs, Sarkozy a tout de même une relation avec les journalistes politiques. « Une relation un peu particulière, assez conflictuelle. Mais il a cette volonté de faire passer un certains nombre d’infos. »

Et il le fait d’une façon éloignée de la méthode allemande. Le Président français est un adepte du « off ». « Avant un voyage, par exemple, il y a des briefings ‘off’, poursuit le journaliste du Parisien. Ça, c’est fréquent. Ce sont les conseillers qui le font. Ils ne sont pas censés parler en tant que conseillers. Ils sont censés éclairer ou communiquer, manipuler. » Toutes les questions sont permises mais sur des sujets bien précis. Et seuls les journalistes accrédités, ceux qui partiront en voyage avec le Président, en profitent. »

Mais alors, pas besoin de conférences de presse régulières ? « Je ne suis pas sûr que ça marcherait mieux avec plus de conférences de presse, explique Didier Micoine. Quand on a une question à poser, on appelle l’Elysée. » Au début de l’ère, Sarkozy, David Martinon alors porte-parole de l’Elysée a tenu des conférences de presse régulières. Pour le journaliste politique, « il n’y avait pas pire langue de bois. » Finalement, en matière de communication, à chacun sa méthode.

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