Et si Audrey Pulvar n’avait pas été Française…

Thomas Bach 3 Commentaires
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I>Télé a annoncé le 22 novembre, l'arrêt de l'émission politique d'Audrey Pulvar, après l'annonce de la candidature de son compagnon Arnaud Montebourg à la présidentielle 2012. D'autres femmes journalistes avaient connu le même sort avant elle. Comment cela se serait-il passé dans un autre pays européen ?

Lundi 22 novembre, Audrey Pulvar, journaliste sur la chaîne d’information en continu i>Télé depuis la rentrée 2009, apprend la fin de son émission politique "Audrey Pulvar Soir". Au cours du week-end précédant, son compagnon Arnaud Montebourg avait annoncé sa candidature pour les primaires socialistes pour les présidentielles de 2012.

Audrey Pulvar devient donc un nom de plus sur une liste déjà longue de femmes journalistes ayant quitté leur poste de journaliste, face aux appétits de pouvoir de leur compagnon. Anne Sinclair ou Béatrice Schönberg ont renoncé par le passé à leurs temps d’antenne, alors que leurs maris accédaient à des fonctions ministérielles.

La décision d'i>Télé ne prive pas définitivement Audrey Pulvar d'antenne, puisque depuis le 6 décembre, la journaliste retrouve la chaîne pendant dix minutes de 19h40 à 19h50. Elle interviewe du lundi au vendredi, un témoin de l’actualité du jour. Mais pas de politique ! De plus, elle a conservé sa tranche matinale de 6h à 7h sur France Inter, ainsi que son interview à 7h50.

Le retrait de l’émission politique d’Audrey Pulvar sur i>Télé a provoqué de nombreux débats. Le monde politique de gauche, mais également de droite, a pris la défense de la journaliste. Mais si une histoire de ce type était arrivée dans un autre pays européen, quel aurait été le sort d’Audrey Pulvar ?

En Allemagne, on prend ses distances

Ce mélange journalistes/politiques, courant en France, n'est pas un spécialité allemande. Outre-Rhin, il n'existe pas d'école de formation de type Sciences Po, ce qui évite de voir les journalistes sortir des formations identiques à celles des politiques. "Mes amis en Allemagne sont choqués de voir comment ça se passe en France, où les politiques et les journalistes proviennent du même milieu", commente Hélène Kohl, correspondante à Berlin pour Europe1 et d'autres médias, depuis 2002.

Pour Sybille Müller, correspondante à Strasbourg pour la première chaîne de télévision publique allemande ARD, l'effet de concentration à Paris de la sphère politique et de la sphère journalistique n'existe pas en Allemagne. "L'Allemagne est un pays décentralisé. Nous n'avons pas ce cercle fermé qui existe à Paris », avance-t-elle comme explication pour différencier l'Allemagne de la France. "La combinaison journaliste/politique est complètement impensable", constate Kai Littmann, rédacteur en chef sur site en ligne franco-allemand 2-ufer.com. "Ça équivaudrait à la fin de la carrière du journaliste", renchérit Sybille Müller.

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Une exception significative vient toutefois confirmer la règle, le cas de Doris Köpf, devenue Schröder-Köpf en 1997. Journaliste au quotidien Bild Zeitung, puis à l'hebdomadaire Focus, elle épouse en 1997 Gerhard Schröder, alors ministre-président du land de Basse-Saxe, et futur chancelier allemand. Doris Schröder-Köpf cesse alors toute activité de journaliste et s'engage progressivement aux côtés de son mari.

L'Espagne proche du modèle allemand

De l'autre côté des Pyrénées, le mariage le plus connu entre une journaliste et un politique est celui de Letizia Ortiz avec le Prince des Asturies Felipe de Bourbon, dauphin au trône d'Espagne. Le rôle politique joué par le Roi d'Espagne reste toutefois marginal. Pour Javier Alonso, correspondant à Paris de l'agence de presse espagnole EFE, "on ne peut pas considérer le Prince comme un personnage politique majeur".

Luis Miguel Ùbeda, correspondant à Paris pour la radio nationale espagnole RNE, estime que, comme en Allemagne, les journalistes n'appartiennent pas à la même sphère. "Le monde professionnel est très différent en Espagne, par rapport à la France", ce qui explique la quasi inexistence de couple journaliste/politique.

Le mariage en 2009 entre Gloria Lomana, ancienne journaliste de la télévision publique espagnole TVE, et actuellement en poste sur Antena 3, chaîne de télévision privée en Espagne, et l'ancien ministre de la Défense Josep Piqué, est un des seuls cas notables, avec celui de Rodrigo Rato. Ancien dirigeant du Parti populaire, ex ministre des Finances puis de l'Economie entre 1996 et 2004, puis directeur du FMI jusqu'en 2007, Rato s'est marié avec la journaliste économique de la chaîne privée Quatro Alicia Gonzalez. Actuellement, Rodrigo Rato est président de la banque Caja Madrid.

La relation entre Lomana et Pqué était toutefois connue depuis 2008, alors que Piqué n'occupait plus de fonctions ministérielles depuis plus de quatre ans. Seul petit problème, l'ancien ministre est l'actuel PDG de la compagnie aérienne Vueling, dont le principal actionnaire est le groupe Planeta. Hors, Planeta est le principal propriétaire d'Antena 3, où Gloria Lomana est encore journaliste.

Au-delà de la relation intime

Si Audrey Pulvar a perdu son émission politique, c'est qu'il pouvait y avoir un éventuel conflit d'intérêts, les téléspectateurs étant au courant de sa relation avec Arnaud Montebourg. Dans une tribune à l’hebdomadaire Marianne du 4 décembre, Christophe Deloire, directeur du Centre de Formation des Journalistes (CFJ), étend le problème du conflit d’intérêts au-delà des histoires de couples journaliste/politique.

Être encarté à un parti politique serait tout aussi condamnable et pourtant pas condamné. Le spécialiste des médias Jean-Marie Charon, dans un débat sur Public Sénat le 23 novembre, met en avant le "pluralisme interne" en vigueur dans le passé en Allemagne. Le journaliste allemand Kai Littmann confirme cette idée. Pour Sybille Müller, ce pluralisme interne est valable pour les postes à responsabilité, et essentiellement dans le secteur public.

"Si un rédacteur en chef est plutôt d’une tendance sociale-démocrate, on essaie de contrebalancer avec une personne plutôt conservatrice à un poste d’égale valeur", explique-t-elle. "Les chaînes privées ne font presque pas de politique, du coup la question ne se pose presque pas", conclut-elle.

France, Espagne ou Allemagne, un seul point reste commun aux différents cas: la relation concernait une journaliste et un homme politique. A croire que les hommes journalistes n'attirent pas les femmes politiques.

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