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Dessine-moi un grand reportage !

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Depuis quelques années, la bande dessinée se fait une place dans la presse française, allant jusqu'à investir la sphère du grand reportage. Libération, Le Temps, Le Monde Diplomatique, tout le monde s'y met. Et cela sans compter les BD reportages qui sont édités chaque année. Alors serait-il temps pour les journalistes de troquer plumes et appareils photo contre des crayons de papier bien affûtés ? Décryptage d'une nouvelle tendance.

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« La bande dessinée, c'est le progrès ; n'ayez pas peur ». C'est sur ces quelques mots que se termine l'éditorial du hors-série BD du Monde Diplomatique. La bande dessinée est « un nouveau langage, plus actuel et plus moderne », plus attrayant, qui pourrait « répondre à la crise de la presse ». L'argument est poussé à l'extrême, mais derrière l'ironie se cache tout de même une réelle volonté éditoriale : « Avec ce hors-série, nous voulions ouvrir le Monde Diplomatique à une autre forme d'expression et à un nouveau public, pas seulement de jeunes », explique Alain Gresh, directeur adjoint du Monde Diplomatique. L'un des dessinateurs du hors-série, Maximilien Le Roy, explique : « La bande dessinée permet de toucher un maximum de gens sur des sujets assez difficiles. Pour la transmission d'idées, c'est le média, le support qui me semble le plus percutant ». Le dessinateur parcourt le monde, et s'approprie par le dessin des sujets parfois complexes : le conflit israëlo-palestinien, le retour de guerre d'un vétéran du Vietnam ou encore la vie quotidienne d'un SDF en France.

 

La force de sa bande dessinée vient du fait qu'elle personnifie, qu'elle donne un véritable corps au problème traité. Dans Les Chemins de traverse, Maximilien Le Roy ne parle pas de géopolitique abstraite mais se contente de reporter les témoignages de deux hommes, l'un palestinien, l'autre israélien. « L'intérêt d'une bande dessinée, c'est qu'on peut mettre en scène quelqu'un, ce que ne peut pas faire un journaliste. Le lecteur peut s'attacher à un personnage, et rentre donc beaucoup plus facilement dans un sujet de fond ». L'argument semble partagé par Alain Gresh : « La bande dessinée, comme la nouvelle, peut dire des choses qu'aucun article ne pourrait approcher. Ce qu'a fait Joe Sacco sur la Palestine, c'est à mon avis beaucoup plus fort que tout ce que j'ai pu écrire sur ce sujet. L'expression artistique a ce petit plus que n'aura jamais l'analyse pure ». Cette force, Pierre Christin, scénariste de fiction mais aussi de BD reportages, pour la revue XXI notamment, l'explique facilement : « Il y a une énorme charge affective dans le dessin. Le lecteur a un rapport immédiat au trait et à la couleur. Il sait tout de suite s'il va aimer ou non. Il y a un lien d'empathie presque charnel à la bande dessinée ».

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UN JOURNALISME PLUS HUMAIN

 

Mais le lecteur n'est pas le seul à s'impliquer dans le récit. Dans beaucoup de BD reportages, le dessinateur se met en scène lui-même et apparaît dans plusieurs cases pour donner son avis. Il expose alors au grand jour les problèmes éthiques et déontologiques que préfèrent taire les journalistes. Edmond Baudoin se questionne ouvertement dans Viva la vida, récit d'un voyage dans la ville mexicaine de Ciudad Juarez : « Je me sens un peu dans la peau d'un Tintin qui, après avoir été sur la frontière, va s'en retourner, s'abriter au château de Moulinsart. J'aurais voulu quoi pour comprendre ? Me faire tuer ? ». L'auteur explique ces quelques phrases qui terminent son livre : « Là, c'est un peu ce qui doit arriver à tous les journalistes. On passe du temps dans des endroits difficiles, on a pris un peu de l'âme de ceux qu'on a rencontrés, et après on s'en retourne dans un pays sécurisé. Moi, j'aurais voulu rester et les aider ». La bande dessinée révèle les questionnements de l'enquêteur. Elle fait de lui un être comme les autres, qui ne se cache plus derrière une objectivité difficile à atteindre, mais admet ses limites. Un journaliste BD, plus humain qu'un journaliste classique.

 

« Je ne me colle absolument pas l'étiquette de journaliste. Mais je sais qu'il y a des similitudes dans la collecte de l'information, les interviews sur le terrain, les recherches que je fais sur mon sujet avant de partir sur les lieux... ». Maximilien Le Roy, comme la plupart des dessinateurs, refuse d'être appelé journaliste. « Il y a toujours une trame narrative à mes histoires, et je dois parfois utiliser de petites astuces pour que le récit soit fluide », ajoute-t-il. C'est dans le mélange entre récit et fiction que réside la plus grande différence entre bande dessinée et journalisme. Ce qui fait que l'un reste pour certains moins crédible que l'autre. Alain Gresh a reçu de nombreux courriers en réaction au hors-série en bande dessinée du Monde Diplomatique : « Ce qui est drôle, c'est que des gens ont vraiment cru que nous arrêtions notre formule pour une version uniquement en BD. On a reçu plusieurs lettres de lecteurs que ça effrayait. Mais le Monde Diplomatique continuera toujours a paraître tel qu'il est aujourd'hui. La bande dessinée ne remplacera jamais le decryptage ».

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DES PREUVES DU REEL

 

Les dessinateurs, dans leur grande majorité, laissent la vérification des faits aux journalistes. Il en est ainsi d'Edmond Baudoin et de Troub's qui, dans Viva la vida, refusent de donner certaines informations non vérifiées : « Il y a des choses qu'on nous a dites et répétées et qui doivent être vraies. Par exemple, tuer une femme, ou 2 ou 3, c'est un examen pour rentrer dans les narco-trafiquants. Même si on était sûrs puisque tellement de gens nous en ont parlé, on n'a pas osé le mettre. Parce que c'était des on-dit, et qu'on ne pouvait pas aller enquêter chez les narcos. »

 

Olivier Kugler s'adonne lui aussi au BD reportage. L'auteur anglais dessine pour la revue XXI. Lui a trouvé un autre moyen pour montrer qu'il ne dessine que ce qu'il voit, et rien d'autre : « Je pense que la vie et le monde dans lequel nous vivons sont bien assez intéressants pour qu'on ait besoin d'inventer des histoires ou des personnages. Moi, ce que j'aime, c'est dessiner beaucoup de détails. Je ne peux pas toujours vérifier ce que les gens me disent, alors je me concentre sur ce que j'ai devant les yeux ». Dessiner des détails, des anecdotes, voilà ce qui semble rassembler les dessinateurs. Témoins, plus que journalistes donc. L'avis semble partagé par Guy Delisle : « Voilà où je ne suis pas journaliste. Moi je pose une question, je la décris. Je mets le lecteur dans la position qui est la mienne, à savoir celle d'observateur. Le journaliste devrait aller chercher un peu plus d'infos, moi ce n'est pas mon problème » (France Inter, Témoin de passage). Le dessinateur québécois est célèbre pour ses chroniques, comptes-rendus de la vie quotidienne dans différents pays où il a séjourné, dont la Chine, la Corée du Nord ou encore la Birmanie. Pas question ici de grands discours politiques, mais seulement de petits moments de vie, d'anecdotes qui en disent long sur les dictatures auxquelles il a pu accéder.

 

Pour Pierre Christin, « l'avantage du dessinateur, c'est qu'il peut mettre en images des événements qu'il a vus dans de mauvaises conditions, ce que ne peut pas faire la photographie, ou la vidéo. Le dessinateur peut aller partout, c'est sa grande force ». Guy Delisle et Edmond Baudoin ont ainsi pu accéder à des lieux interdits aux journalistes : la Corée du Nord ou la Birmanie pour l'un, les maquiladoras de Ciudad Juarez pour l'autre. Et si les interlocuteurs sont moins méfiants et les barrières plus faciles à faire plier pour les dessinateurs, c'est pour une bonne raison selon Edmond Baudoin : « Il y a des choses qu'on ne fait pas comme les journalistes. Eux, quand ils vont à Ciudad Juarez la plupart du temps, c'est pour essayer de photographier la mort. Si un journaliste va en Libye, il va parler d'intégrisme, des révolutionnaires qui exécutent encore des kadhafistes. Mais qui va aller là-bas pour raconter comment un enfant va à l'école ? Qui irait aujourd'hui montrer comment marchent les écoles en Syrie ? Aucun journaliste ne pourrait vendre ce genre d'histoires ». Le BD reportage n'entend alors peut-être pas prendre la place du journalisme classique, mais montrer des aspects du monde trop souvent oubliés par celui-ci.

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