Nécrologie : écrire « vivant » sur les morts

Julien Vallet 0 Commentaires
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La nécrologie, un genre noble outre-Atlantique, passe souvent au second plan dans l'Hexagone. C'est pourtant un exercice de style journalistique à part entière.

 

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Stéphanie Binet est pigiste pour le site web de Next, le supplément hebdomadaire de Libération, spécialiste des cultures urbaines et notamment du rap. La particularité de son domaine d'activité, comme elle le dit sans ironie, c'est qu'en général, les morts n'y sont pas naturelles. La toute première nécrologie qu'elle se souvient d'avoir écrite, c'était celle de Tupac Shakur, en 1996, un rappeur américain dont les circonstances de la mort n'ont toujours pas été élucidées. D'ailleurs, à l'exception notable de Jay Dee, producteur de rap atteint d'une maladie rare, la plupart de ceux dont elle a écrit la nécrologie ont péri de façon violente. Du coup, il est rare qu'elle prépare des nécrologies à l'avance. Une pratique pourtant relativement répandue dans les rédactions, qui doivent faire face à la pression croissante de l'urgence.

 

Même si pour Bruno Icher, chef du service « Culture » de Libération, ce serait une erreur de considérer la nécrologie comme un sous-exercice. Car un journal fait souvent ses meilleures ventes sur la mort d'une personnalité. Ainsi, on savait avant la mort de Dennis Hopper, l'une des deux vedettes du film Easy Rider, qu'il était atteint d'un cancer en phase terminale. Sa nécrologie, écrite à ce moment-là, était déjà prête, et a été publiée telle quelle au moment de son décès. De la même façon, il y avait eu une première alerte, un mois avant la mort d'Elizabeth Taylor sur la santé de la star : elle avait été transportée à l'hopital et on la disait au plus mal. Au cas où, Bruno Icher avait préparé une notice biographique de treize mille signes reprenant tous les moments-clés de son existence, de son combat pour les malades du SIDA à ses multiples mariages avec Richard Burton. Article qui a été publié un mois après, pratiquement sans retouches.

 

Pourtant, on se défend à Libération d'avoir en réserve une batterie de nécrologies préparées à l'avance, ce que l'on appelle dans d'autres titres, comme au Monde, le « frigo », voire « la viande froide », une expression que Stéphanie Binet trouve « affreuse ». Car une nécrologie est toujours tributaire de l'instant où elle a été écrite, de la temporalité où elle s'inscrit. Un exemple cité par Bruno Icher : le cas de Roman Polanski. S'il mourrait demain, on ne pourrait pas omettre ses ennuis judiciaires. S'il était mort il y a trois ans, on n'aurait écrit que deux lignes sur le sujet. Et s'il meurt dans quinze ans, on pourra aller jusqu'à quinze-vingt lignes.

 

NÉCROLOGIE «VIVANTE»

 

Pour écrire une bonne nécrologie, il faut paradoxalement que cela soit « vivant », au risque de faire un jeu de mot facile. « Il ne faut pas faire du Frédéric Mitterrand non plus », prévient Paul Benkimoun. Ce qu'il faut, c'est faire ressortir la trace que la personne a laissée dans son domaine d'activité. Qu'il ou elle soit médécin, jazzman, Prix Nobel de chimie... Une nécrologie obéit à un certain nombre de règles journalistiques. Les informations factuelles doivent être présentes, évidemment. Au-delà de choses convenues, comme les goûts ou les marottes de tout un chacun, le tempérament de la personne, éruptif ou calme, doit transparaître.

 

Le travail est, de l'avis des journalistes, le même quand le personnage vous est antipathique. Stéphanie Binet reconnaît avoir été peut-être un peu plus dure avec Dirty Bastard. La nécrologie, dans une actualité plutôt triste, tente de montrer à quel point l'influence d'un artiste a été déterminante, essaye d'expliquer ce qu'on perd avec son décès. Pour celui qui la rédige, la part d'émotionnel intervient forcément quand on connaissait ou admirait le défunt. Pour Amy Winehouse, par exemple, Stéphanie Binet, qui la connaissait et l'avait déjà interviewée, a repris dans son article des morceaux de son interview. « Il faut trouver une distance entre l'évocation chaleureuse et la nécessité de relater les faits. Un article qui relèverait de la commande ne serait pas très intéressant », explique Paul Benkimoun.

 

Mais on peut même s'autoriser la critique, il n'y a pas de raisons de s'empêcher de dire que le dernier album d'un chanteur était moins réussi, par exemple. A la mort de Patrick Dewaere, Bruno Icher se souvient d'avoir reçu des sacs entiers de courriers d'injures, parce qu'il avait pris le parti de dire que la tête d'affiche des Valseuses n'était pas un très bon acteur. À l'époque (en 1982), Internet n'existait pas, les « haters » non plus, et les gens prenaient la peine d'écrire pour se plaindre d'un article qui leur avait déplu. Souvent, si le cinéaste est sans grand intérêt, si son oeuvre laisse profondément indifférent, c'est la « mise en scène », c'est-à-dire la façon de raconter son histoire, qui va donner du sens à l'article : « Pour Jocelyn Quivrin, par exemple, les circonstances de sa mort sont évidemment très tristes. Mais je n'avais pas grand chose à dire dessus. Ses films ne m'ont pas marqué outre-mesure. Pas plus que quelqu'un d'autre, en tout cas. Dans ce genre de cas, on se contente souvent des deux feuillets réglementaires avec photo ».

 

 

ÉVITER LA FICHE DOCUMENTAIRE

 

Quand il y a deux décès le même jour, cela donne parfois lieu à de longues discussions. Qui faire passer en premier? Être journaliste, c'est savoir hiérarchiser l'information... Ce qui débouche parfois sur des parti-pris originaux et audacieux. Le hasard veut qu'Andrée Chedid, la poétesse, soit morte le même jour qu'une actrice de série B américaine, d'origine philipino-japonaise, Tura Satana. Militante féministe, elle avait joué dans plusieurs navets dynamiques et drôles tels que Burlesque Queen ou Faster Pussycat! Kill! Kill!. Son côté flamboyant fascinait. Et bien qu'elle soit tombée dans l'oubli, elle représentait une étape si importante dans l'histoire du cinéma underground que Libération a préféré ouvrir sur elle.

 

« C'est quand même plus drôle que si vous vous contentez d'une banale fiche documentaire comme on en trouve sur Wikipédia ou IMDb. Si Andrée Chedid avait été la seule morte ce jour-là, cela aurait été formidable. Mais tout le monde connaît l'anecdote sur son fils (Louis Chedid) et son petit-fils (Mathieu Chedid, «M»). Dans ce cas-là, on aurait fait comme tous les autres journaux, et cela n'aurait fait vibrer personne », déclare Bruno Icher.

 

Mais la principale difficulté, c'est souvent d'écrire dans l'urgence. Car la nouvelle d'un décès peut tomber très tard le soir, ou un week-end quand il n'y a personne à la rédaction. Pour la mort de DJ Mehdi, alors que la nouvelle n'était pas encore confirmée, Stéphanie Binet a d'abord dû écrire rapidement un papier court pour le site web puis une « nécro » plus longue pour l'édition du lendemain. Idem pour la mort d'Amy Winehouse, survenue un samedi. On n'a souvent que quelques heures pour rendre compte de toute une vie, de toute une carrière.

 

Il faut déjà alors encaisser la nouvelle soi-même avant de pouvoir commencer à travailler sur le sujet, garder la tête froide malgré l'émotion. Difficulté supplémentaire: une nécrologie, comme un portrait, se doit d'être multi-sourcée. Elle doit comporter un certain nombre de témoignages, de réactions. Il faut donc appeler des gens, proches ou autres, à qui on apprend souvent la nouvelle, et leur demander de donner presque sur-le-champ leur avis.

 

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« CHAROGNARD »

 

A-t-on tendance à s'auto-censurer quand on écrit une nécrologie? Par exemple, à omettre volontairement une face cachée de la vie du défunt, source de honte pour lui comme pour sa famille? Dans les années 80, il était fréquent d'occulter la séropositivité de certaines célébrités. Comme pour Thierry Le Luron, disparu en 1986, sur lequel pèse toujours l'omerta de sa famille. Pour Bruno Icher, il fallait le dire, cela faisait partie de la mission du journaliste, ne serait-ce que par rapport aux autorités sanitaires qu'il fallait alerter sur le danger de l'épidémie. Mais autant ne pas en faire l'élément central du papier, cela leur aurait valu d'être taxé de « charognard » selon lui. Reste que pas plus à l'époque qu'aujourd'hui, les journalistes ne s'autorisent à parler de la maladie du célèbre humoriste...

 

Une fois l'article écrit et envoyé, il est laissé entre les mains des éditeurs, qui choisissent le titre. Ce qui réserve parfois quelques surprises, notamment à Libération, toujours adepte de bons mots, que Stéphanie Binet qualifie de « pourris ». Elle n'a jamais vraiment digéré le titre qu'on lui a accolé pour son article sur la mort de DJ Mehdi: « DJ Mehdi, DJ maudit ». Ce qu'elle qualifie d'« odieux ». « Les chefs de rédaction ont changé mon titre dans mon dos! ». D'autant plus qu'elle connaissait le principal intéressé depuis plus de quinze ans (il en avait trente-quatre) et qu'elle l'avait croisé la veille. Ce qui l'a mise dans une position difficile par rapport à la famille et aux proches: impossible de se présenter à l'enterrement après un affront pareil. Auparavant, il y avait eu « Amy pour la vie », sur la mort de la jeune prodige de la soul à vingt-sept ans, qui était déjà à la limite de l'acceptable selon elle.

 

Autre situation, délicate: quand la vie personnelle vient empiéter sur la vie professionnelle. Paul Benkimoun s'est ainsi retrouvé à écrire la nécrologie d'une de ses collègues, Elizabeth Bursaux, embauchée en même temps que lui, qui avait travaillé en face de lui pendant trois ans, décédée d'un cancer. L'article qu'il a écrit sur elle ne pouvait qu'être personnel, se devait même de l'être selon lui. Et fréquemment, quand un journaliste du Monde décède, c'est en général à l'un de ses collègues qu'on demande d'écrire sa nécrologie.

 

Tous les journalistes qui ont eu à le faire vous le diront : ce n'est jamais un plaisir d'écrire une nécrologie. « Lorsqu'Amy Winehouse est morte, nous explique Stéphanie Binet, je ne me suis pas frotté les mains. À tout prendre, j'aurais préféré écrire sur son dernier album ». Un sentiment partagé selon elle par tous ceux de son secteur, et plus généralement par les journalistes spécialisés dans un domaine. Au Monde, on part du principe qu'il est inexcusable de ne pas parler d'un décès. Si on n'a pas parlé d'une personnalité de son vivant, qu'on le fasse à sa mort. Ce que beaucoup d'entre eux déplorent, c'est qu'il faut souvent attendre que quelqu'un ait disparu pour qu'on en parle. « Trop souvent, à Libération, on a l'impression qu'il faut que les gens soient morts pour faire la Une. À la mort de Gil Scott-Heron, nous lui avons consacré un numéro spécial. De vingt à vingt-cinq pages sur le parrain supposé du rap : tout le journal s'y est mis, tout le monde avait quelque chose à écrire sur lui. » Reste que tous auraient préféré écrire sur cet artiste, hélas tombé dans l'oubli, quand il était encore vivant...

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