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Le Business des forums

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Érosion des ventes, baisse des abonnements et des recettes publicitaires : les journaux l'ont bien compris, pour survivre, il faut être polyvalent. Quitte à se tourner vers des activités annexes, bien loin du journalisme. Des forums co-organisés avec des collectivités territoriales ou des entreprises : le nouvel eldorado de la presse écrite ?

 

Libération organise ses forums depuis 2007

 

 

Nous sommes en 2007 et Libération organise son premier forum à Grenoble. Le concept est simple : trois jours de débats animés par des journalistes de la rédaction. Trois jours de publicité gratuite pour le titre. Le tout sponsorisé par la mairie de Grenoble, le Conseil général de l'Isère et le Conseil régional de Rhône-Alpes.

 

À l'origine de cette initiative, Max Armanet, ancien journaliste de Libération, qui était à l'époque le directeur du développement du journal. La manifestation, intitulée « Vive la politique » a rassemblé 10 000 participants dont quelques personnalités de premier plan comme Rachida Dati, Brice Hortefeux, Henri Guaino, Valérie Pécresse ou Luc Ferry. C'est un succès.

 

De grandes métropoles régionales comme Rennes, Nantes, Nice ou Lyon accueillent à présent « leur » forum Libération. Puis c'est au tour de municipalités de banlieue parisienne de se lancer (Nanterre et Bobigny). Dans un contexte de crise économique, l'intérêt des collectivités locales pour ces évènements attire la concurrence. D'autres groupes de presse investissent ce secteur : Le Nouvel Observateur, Le Monde, Les Échos mais aussi des titres régionaux (Sud-ouest, Le journal des entreprises). Publicité, réseautage, ces évènements sont devenus indispensables.

 

Pour une poignée d'euros

 

Le groupe Le Monde s'est engouffré dans la brèche. Didier Pourquery, le nouveau directeur adjoint des rédactions, est chargé de développer cette activité. C'est un ancien de Libération... Le journal participe aujourd'hui à divers colloques. Par exemple, les débats de Fontevraud organisés tout au long de l'année avec le soutien du Conseil régional des pays de Loire, qui gère cette abbaye.

 

Ces manifestations ne sont pas une source de revenus importante. « En 2012, nous avons gagné moitié moins que Libération qui a engrangé cinq millions d'euros. » Un grain de sable comparé aux 370 millions de budget annuel du groupe Le Monde. Didier Pourquery poursuit : « Pour la mise en place d'un colloque, le journal touche de 35 000 à 50 000 euros. Avec ce portefeuille, on doit tout organiser, de l'accueil à la restauration des invités... »

 

Du côté des pouvoirs publics, on confirme. Le but n'est pas de financer les médias. Le Conseil régional d'Aquitaine, via son association « Les rencontres d'Aquitaine », coorganise depuis trois ans avec Courrier international, Les Tribunes de la presse. 300 000 euros ont été investis pour mettre sur pied la première édition. Mais à part le transport et le logement des journalistes de la rédaction qui viennent animer les débats, le journal n'a jusqu'à aujourd'hui rien touché pour ce partenariat. Il a tout juste obtenu un accord oral : « Dès que la région aura besoin de pages de publicité dans la presse nationale, le groupe Le Monde ne sera pas oublié », rapporte un responsable. Une bien maigre promesse.

 

Pourtant, ce nouveau marché attise toujours les convoitises. La presse régionale n'entend pas laisser filer sa part du gâteau. Sud Ouest orchestre depuis cinq ans des petits déjeuners-débats en partenariat avec des entreprises privées ou des collectivités. Jean-Bernard Gilles, journaliste économique, explique : « Pendant trois ans et demi, on avait un accord avec la Banque Populaire du Sud-Ouest. On devait organiser quatre à cinq tables rondes par an avec leur logo. Le journal recevait 1 500 euros par rencontre. Puis on s'est aperçu que cette activité valait beaucoup plus que ça. Maintenant, on négocie au coup par coup avec des entreprises ou des collectivités territoriales. Cela nous rapporte au moins trois fois plus. »

 

Le Journal des entreprises (JDE) mise aussi beaucoup sur le partenariat avec le secteur privé. Yann Buanec, rédacteur en chef de l'édition Gironde du titre, confirme : « Nous sommes contactés par des entreprises, des syndicats professionnels ou des administrations. Par exemple, la société Digitaleo organise des '' Matinales du digital '' et nous sollicite pour donner plus de crédibilité à ses tables rondes. Le JDE touche entre 600 et 1 500 euros. 30 à 40 % sont empochés par le journaliste qui a animé la rencontre. » Ces opérations tendent à se multiplier car aujourd'hui, les annonceurs veulent plus qu'une simple page de publicité. Ils veulent parler directement avec leurs clients : la table ronde est un outil de choix. Ces méthodes peuvent poser question.

 

 

Une vitrine pour le journal

 

Mais Yann Buanec s'en défend. Son journal garde une position ferme sur la question de la déontologie : « On se met d'accord sur l'angle du débat mais le journaliste garde la main. Nous ne publions pas de compte rendu dans le journal, ce n'est pas dans notre ligne éditoriale. Nous réalisons parfois des publi-reportages mais c'est totalement assumé, il n'y a pas de mélange des genres. » Quant aux journalistes, ils sont volontaires. Dans le cadre de la formation continue, ceux qui le désirent peuvent assister à des modules pour apprendre à animer une table ronde. Deux jours d'enseignement payés par la direction. Mais certains salariés considèrent que l'animation ne fait pas partie de leur métier. « Ils sont aussi gênés car ils reçoivent de l'argent d'une entreprise extérieure au journal. »

 

De petites tensions que connait bien Sud-Ouest. Jean-Bernard Gilles l'admet : « Il y a un tiers de rédacteurs totalement opposés à ces débats, un tiers d'indifférents et un dernier tiers qui a compris que c'est un secteur important à valoriser. » Cela ne rapporte que de faibles bénéfices mais c'est un investissement pour l'avenir. « Quand on fait un petit-déjeuner, on rencontre des dirigeants d'entreprises. Nos commerciaux peuvent leur glisser trois mots ou une carte de visite. Le groupe a besoin de dénicher de nouveaux annonceurs. » Le journal refuse certaines propositions, éthique oblige. Il rattache toujours ses débats à l'actualité locale. Pas question d'être accusé de collusion.

 

Le Monde court-circuite ces éventuelles critiques en s'appuyant pendant ses tables rondes, sur des enquêtes réalisées au préalable par la rédaction. Le quotidien envoie les spécialistes (bénévoles) qui ont une expertise réelle dans le domaine concerné. Les comptes-rendus publiés dans les pages du Monde auraient une vraie légitimité... Et Didier Pourquery voit beaucoup d'avantages autres que financiers : « Ça nous permet d'entretenir un lien fort avec nos lecteurs, surtout les abonnés. À la fin des rencontres, ils viennent discuter avec les journalistes. Et cela nous permet d'être visibles dans toute la France et pas seulement à Paris. »

 

Le réservoir se tarit déjà. À l'approche des municipales, quelques mairies ne souhaitent plus mettre la main au portefeuille. Le prochain Forum de Libération à Rennes n'aura probablement pas lieu. Jean de Legge, le directeur de la communication de la métropole bretonne, l'a affirmé à Arrêt sur images. En ces temps de crise, difficile de justifier une dépense de 300 000 euros. Les électeurs ne le pardonneraient peut-être pas. Les médias doivent à nouveau courir après les sources de financement.

 

En savoir plus :

 

L'émission d'Arrêt sur images du 8 février consacrée au sujet : Comment Libé et l'Obs complètent leurs revenus avec des débats en province

L'article d'Acrimed sur le Forum de Libération à Rennes : une assistance soigneusement filtrée

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