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L'humour au service de l'information

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Depuis quelques années, Internet regorge de sites d'information parodiques, sarcastiques. Les articles y sont rédigés de façon sérieuse et crédible et leur charte graphique copie celles des sites d'informations traditionnels. Le Gorafi, megaconnard.com, Humour de droite ou l'@afPresque recyclent chaque jour l'actualité avec humour.

 

La charte graphique du Gorafi s'inspire de grands journaux

 

"Henri Guaino reconnaît avoir conseillé par erreur Nicolas Sarkozy pendant 5 ans." Des titres accrocheurs, des sujets de société détournés... Un an après sa création en février 2012, Le Gorafi s'est forgé une solide réputation : plus de 400 000 visiteurs uniques par mois (en février 2013), 19 000 followers sur Twitter.
 

Alors peut-on considérer ces sites comme de véritables sources d'informations ? "Cela dépend des sites", répond Pierre-François Canault, cofondateur, en octobre 2010, avec Jérémy Sahel de megaconnard.com. Pour lui, tout est parti d'un compte Twitter au nom accrocheur. Le positionnement de son site est de réagir à l'actualité de manière subjective, sans revenu ni publicité. Pas de ligne directrice. Le leitmotiv : "foutre la merde". Le jeune homme, 25 ans, qui travaille dans une boîte de production, considère cependant Megaconnard comme un véritable site d'information. "On apporte un esprit sarcastique et un second degré qui diffèrent des communiqués de presse."
 

Du côté du Gorafi, la philosophie est totalement différente : "Si les gens commençaient à nous prendre au sérieux, au même titre que Le Monde ou Libération, on s'arrêterait immédiatement", assure un de ses "journalistes", Basile Sangène (c'est bien sûr un pseudonyme). Le site publie trois à quatre fois par jour des articles fantaisistes et divertissants. "On s'amuse avec l'actualité. Dans un monde submergé par l'information, il suffit parfois de changer un mot pour faire rire." C'est ainsi qu'au moment des attentats de Boston, le site avait publié un article intitulé "Boston : Le FBI confirme la piste du 'bon gros fils de pute ". "On a remplacé 'terroriste' par 'bon gros fils de pute'. On a juste traduit en mot le sentiment général", continue Basile Sangène. Le but est toujours le même : faire rire, permettre au lecteur de prendre du recul. "Si on rit de ce genre de choses, les terroristes en face ont déjà perdu." Le créateur du compte @afPRESQUE, qui préfère garder l'anonymat, est sur la même longueur d'ondes. Tous les jours, il diffuse sur Twitter de fausses dépêches aux 17 000 personnes qui le suivent : "Je fais ça juste pour la rigolade, l'objectif n'est pas d'informer mais de se marrer avant tout."
 

Volonté d'indépendance


Le second degré est toujours revendiqué. Pourtant, certaines "actualités" du Gorafi ont parfois été relayées par des médias sérieux, comme le rapporte Télérama.fr. Il est vrai que la frontière est parfois ténue entre information décalée et parodie. "Dans la presse humoristique, il y a ceux qui veulent juste faire rire et ceux qui sont sarcastiques", explique Patrick Eveno, historien des médias et professeur à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Les seconds, précise l'historien, utilisent la légèreté pour appuyer certaines positions économiques, politiques ou idéologiques. Une théorie non confirmée par les intéressés. "Nous, on ne soutient aucune personnalité politique. On tape sur Hollande, Sarkozy, Le Pen..." continue Basile Sangène.

 

D'après le stagiaire compta, ils sont plus de 17 000 à suivre le compte parodique afPresque

"On n'est pas du tout en faveur d'un parti politique, car ce n'est pas notre rôle tout simplement. On ne met pas du tout en avant nos convictions", reprend le cofondateur de Mégaconnard. Pourtant, même s'ils ne s'érigent pas en contre-pouvoir, ces sites, parfois, dérangent. En juillet 2012, L'Agence France Presse via son cabinet Lambert & Associés, avait menacé @afPRESQUE d'une mise en demeure. Parce qu'il "a[vait] un peu flippé", notamment à cause des indemnités demandées par le cabinet de conseil, le détenteur du compte l'avait rebaptisé "RédacFrancePresque". Mais après avoir consulté un avocat, il a décidé de riposter. Il a, à son tour, porté plainte contre X pour tentative d'extorsion de fonds et a finalement retrouvé son nom originel.


Un rôle de décompresseur

 

Derrière ces comptes Twitter ou ces sites Internet, il y a parfois de vrais journalistes, comme sur Megaconnard. Mais le plus souvent, il s'agit simplement d'auteurs anonymes qui suivent l'actualité de près. Le fondateur du compte @afPRESQUE était rédacteur en chef d'un fanzine et correspondant d'un journal local avant de travailler aujourd'hui dans la communication. "Je fais comme tout le monde, je reçois des alertes actu sur mon smartphone, je fais de la veille sur Twitter et des tweets en découlent ." Les contributeurs du Gorafi, eux, ne sont pas non plus journalistes. "Nous nous considérons comme des auteurs. Nous nous plaçons juste dans la peau de journalistes. Et c'est assez facile de copier leur technique et leur style. Pas besoin de suivre une école de journalisme, au contraire. Si on en avait suivi une, on aurait été bloqués par les codes que les étudiants y apprennent", explique Basile Sangène.
 

Pas question en revanche de dévoiler d'autres recettes de fabrication. Si ce n'est que le site se finance en partie grâce à la publicité. "Je ne vous donnerai ni nos vrais noms, ni le nombre de personnes qui collaborent avec nous", raconte Basile Sangène, qui affirme travailler pour le Gorafi depuis plus de 20 ans (sic)... "Le plus important c'est le site. Le reste ne compte pas. Qui voudrait connaître l'identité des marionnettistes des Guignols de l'info ?" Il refuse de modifier une recette qui fonctionne, sous peine de remettre en cause le succès grandissant du Gorafi : il revendique 1 million de visites uniques par mois en mars 2013.
 

Forcément, de tels chiffres attirent les convoitises. Le Gorafi croule sous les demandes de collaboration, mais ses responsables ne veulent pas se précipiter : "Nous sommes attendus au tournant. Si on se rate, il y aura forcément un retour de bâton." Version papier, radio, télé... Basile Sangène réfléchit, sans se précipiter. Le fondateur d'@afPRESQUE, lui aussi, a reçu des offres pour devenir l'auteur d'humoristes habitués des passages en radio. Il les a toutes refusées. Il ne souhaite pas, comme beaucoup d'autres, se développer économiquement. " On ne prévoit pas de mettre de la publicité sur notre site car on ne veut appartenir à personne. Si on commence à avoir des financeurs, on ne va plus pouvoir tenir le même ton", conclut Pierre-François Canault, de Megaconnard.

 

Des sites ancrés dans une vieille tradition...

S'ils sont le fruit d'un support relativement récent, ces sites internet et comptes Twitter peuvent être considérés comme les dignes héritiers de titres aussi vieux que la presse française. C'est ce que soutient l'historien des médias Patrick Eveno : " Au XXe siècle avec l'apparition de la radio puis de la télévision, la presse humoristique ou sarcastique s'est déplacée sur ces nouveaux supports. Avec la démocratisation d'Internet au début des années 2000, on retrouve la même dynamique."

Ainsi les chroniques de Sophia Aram ou Stéphane Guillon sur France Inter seraient, au même titre que Le Gorafi ou @Humourdedroite, des cousins plus ou moins éloignés de La Caricature (1830) ou de l'Os à moelle de Pierre Dac (1938)." Qu'ils fassent ça simplement par humour ou bien avec une forte volonté idéologique, le point commun de ces chroniques, sites ou journaux, c'est qu'ils utilisent l'actualité comme matière première." Au XIXème siècle, ce sont les dessinateurs, qui, les premiers, ont détourné l'information à des fins comiques. Certaines illustrations sont encore célèbres comme les caricatures de Charles Philipon (voir ci-dessous).

 

Louis-Philippe métamorphosé en poire”, illustration célèbre du fondateur de La Caricature.

 

Aujourd'hui les caricatures jouent toujours un rôle important. La longévité des titres satiriques comme Le Canard Enchaîné ou Charlie Hebdo en est la preuve. "Ces deux journaux ont un modèle traditionnel qui fonctionne, ils sont enracinés, argumente Patrick Eveno, mais le dessin n'est pas le seul moyen de se moquer de l'actualité, on le voit sur les autres supports et notamment sur le web". Mais pour le lecteur ou téléspectateur l'important est ailleurs: " Si on met de côté l'aspect plus ou moins informatif de ces acteurs, il y a quelque chose qui n'a jamais changé : le public consulte avant tout ces médias pour rire, et discuter des blagues avec les collègues ou lors du repas de famille."

 

 

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