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TF1 « Connect » son JT sur tous vos écrans

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La Une va faire évoluer son JT. Jean-Pierre Pernaut ne sera pas debout en jean. La mélodie du générique sera la même. A ne regarder que votre petit écran, rien n'évoluera. En revanche, si comme beaucoup de Français vous aimez regarder la télévision en traînant sur votre tablette en même temps, le JT va envahir vos écrans, tous vos écrans.


Dès le 22 mai 2013,  le JT de TF1  proposera des bonus d'information sur tablette et smartphone. 



C'est fini. Fini le temps où les téléspectateurs se réunissaient autour d'un même écran à 20 heures pour écouter le journal. Ce sont les écrans qui gravitent désormais autour du téléspectateur. Selon une enquête Médiamétrie, on compte 5,5 écrans par foyer français en 2012 contre 4 il y a 5 ans.
 

Les Français regardent toujours la télévision. Mais, plus ils sont jeunes et urbains et plus ils le font avec leur smartphone, leur tablette ou leur ordinateurs portables dans les mains. Plus question de rester passif. On traîne sur Internet pendant les pubs, on tweete à propos des émissions de téléréalité, on commente en direct les interviews de politique.
 

Pour une chaîne de télévision, il est nécessaire de se positionner face à ces nouvelles pratiques. TF1 a déjà bien compris qu'il ne fallait pas laisser s'enfuir les téléspectateurs sur d'autres écrans par nature plus interactifs. Ainsi est né Connect. Connect est l'excroissance de l'univers TF1 à portée de main sur tablette ou téléphone. Une fonctionnalité de l'application de la chaîne « MyTF1 » qui s'ajoute la possibilité de jouer, de regarder les programmes en direct ou en replay.
 

Le concept est simple : pendant que l'on regarde la télé sur téléviseur, notre tablette nous permet d'interagir avec le programme, d'avoir accès à des bonus. Le tout en direct sous forme de flux.
 

Connect existe déjà depuis février 2013 pour des divertissements comme le programme phrare « The Voice » ou les grands matches de foot. De sa tablette, on tweete, on sélectionne des extraits avant de les partager, on juge d'hypothétiques futures stars de la chanson. Le tout sans quitter le giron de la chaîne. La timeline de Twitter, les contenus bonus, le live, tout est dans l'application.

40% des jeunes regardent la télévision avec un autre écran dans les mains. Chaque Français passe en moyenne 3h25/jour devant un écran pendant son temps libre.
 

Depuis quelques semaines, les rédactions de TF1 sont sensibilisées à Connect. Après le foot et « The Voice », c'est au tour du journal télé d'adopter Connect. Du coup, on explique la petite révolution aux journalistes, histoire qu'ils se l'approprient.
 

Concrètement, que va-t-il se passer lors du journal ? Un sujet sur le portrait d'un militaire au Mali de deux minutes sur votre téléviseur sera désormais accompagné par un contenu sur la tablette : un portfolio du conflit, des articles sur la situation géopolitique de la région, des vidéos ou encore des cartes et des infographies. Le tout en direct. De quoi aller plus loin.

 

Néanmoins le  Connect pour l'information sera bien différent du Connect version « The Voice ».
 

Exit la conversation sociale en marge du JT. On balaye d'un revers de main l'idée de censure à TF1. Les spectateurs commentent peu sur Twitter les sujets du JT en direct. « Le journal ne laisse pas place au débat, les sujets sont trop courts. On ne pourrait l'imaginer que pour des interviews longues d'invités et encore », explique David Straus, le monsieur-Connect et rédacteur en chef de TF1 News. « La porte n'est pas fermée non plus. Il existe déjà des fenêtres participatives comme 'Réagissez au direct' ou 'Posez vos questions aux candidats' lors des élections ».
 

Avec « Connect » on peut sélectionner un but remarquable pour le partager auprès de ses amis, une fausse note d'un chanteur pour s'en moquer auprès de ses followers. L'information, elle, sera sanctuarisée. « On ne peut pas déconctualiser des éléments. Un sujet raconte une histoire complète, équilibrée. On ne donne pas au téléspectateur le pouvoir de détricoter », souligne David Strauss.
 

Devant tant de précaution pourtant, certains journalistes grincent des dents en voyant arriver « Connect ».
 

« C'est une bêtise, lance un rédacteur de TF1. Enrichir le JT avec du contenu sur Internet d'accord, mais après le JT, en replay... Pendant c'est trop compliqué. Suivre le commentaire, le son et l'image en même temps c'est déjà suffisant pour le téléspectateur.»
 

Une crainte partagée par Isabelle Marqué, une journaliste du service santé : « On ne peut pas retenir quatre messages en même temps. Il faut faire attention à ne pas se disperser. Quand on regarde les chaînes d'info en continu comme CNN, il y a tout un tas d'informations parasites à l'écran. Là, ça sera sur un autre écran. Il faudra faire attention à ce qu'il n'y ait pas de pollution de l'information par de l'information ».
 

Ce qui pose question, c'est toujours le direct. Le fait que le bonus puisse détourner pendant le sujet la fragile attention du téléspectateur. « Les sujets sont courts, déjà denses, poursuit Isabelle Marqué. Pour "The Voice" ou les magazines longs je dis oui à Connect. Le JT, lui, exige une concentration. »
 

En revanche tous applaudissent les compléments d'informations qui pourront être offerts aux téléspectateurs... tant qu'ils arrivent après le sujet. « Des cartes, des infographies, des liens, tout ça me paraît très intelligent », conclut la rédactrice.
 

Le problème de la perte d'attention a été anticipé par David Straus : « Les contenus et notamment les vidéos sur le second écran seront brefs ». Il ne faudra pas s'imaginer voir 15 minutes d'interview sur un sujet pendant le journal sur sa tablette. Connect proposera quelques rapides éclaircissements mais n'attendez pas de voir jaillir un web-documentaire à chaque nouveau sujet. Le produit principal reste le 13 heures ou le 20 heures. « Et puis, si on ne se sent pas capable de suivre sur plusieurs écran, rien n'est imposé, on peut continuer de regarder le journal sans second écran. Connect ne fait que récompenser les plus curieux de nos téléspectateurs ».
 

Néanmoins, on peut se réjouir de la possibilité d'offrir aux téléspectateurs des informations sur les conditions de tournage, des interviews ou séquences inédites ; ces choses géniales que « l'on a dans les rushes mais qui ne rentre pas dans la minute trente que le rédac' chef a donné ». Mais « attention », prévient-on à TF1, « tout n'est pas à montrer ».
 

Connect ne deviendra pas du « contenu médiocre qui ne pouvait passer à l'antenne » mais que l'on met en ligne pour créer du flux, du clic et in fine des revenus. « Si on tolère une vidéo moyenne cutée à la serpe d'un site de presse écrite, on ne le pardonnera pas à TF1. Il y aura la qualité des images et une ligne rédactionnelle assumée », assure-t-on dans la tour de verre de Boulogne-Billancourt.

Sur votre tablette pendant le JT : des infographies, des articles, des photos et des vidéos bonus pour aller plus loin.

 

 

Et puis il y a la question de qui va se charger de créer ces nouveaux contenus ? Sur le papier chaque journaliste de TF1 travaillera pour Connect. Dans les faits, la réaction première reste : « Moi, je suis déjà journaliste à plein temps, j'ai suffisamment de travail ». Et même si la rédaction web de TF1 a été renforcée, elle ne pourra pas faire tout, toute seule. En interne, on essaye donc de créer de « nouveaux réflexes ». Un changement qui, comme partout, crée ses enthousiasmes et ses crispations.
 

Il y a les journalistes qui doutent et ceux qui pensent que l'on pourrait aller plus loin encore. Connect va-t-il permettre le « fact-checking », la vérification en direct des propos et des informations ? « On rêverait tous d'avoir un 'vrai/faux' en direct lors d'une interview politique, mais la vérification et la recherche de l'information n'est pas si simple. C'est un travail qui prend du temps aux journalistes » argumente David Straus.
 

A France Télévisions, on observe et on prépare quelque chose de semblable. "Nous avons déjà "FranceTV Info", notre plateforme d'info web en continu, mais il y a une volonté de faire quelque chose pour le 20 heures. C'est dans les cartons.", explique Agnès Molinier, la rédactrice en chef du 13 heures de France 2. "Les téléspectateurs ne peuvent plus se contenter de ce qu'on donne à la télé. La fabrication de l'info, ça les intéresse de plus en plus et c'est très bien ainsi".
 

Dans quelques semaines l'expérimentation commencera pour TF1. Connect est une affaire qui marche. La fonctionnalité rassemble lors de « The Voice » 200.000 personnes et jusqu'à 500.000 internautes lors de certains matches de foot. Pour ce qui est du JT-connecté seul l'avenir nous dira si TF1 a investi dans une machine à bonus indigestes, dans une petite révolution de l'information audiovisuelle ou dans une astucieuse machine à capter une jeunesse qui se détourne de plus en plus des grandes messes.
 

Pour aller plus loin :

France Info – Les infos et le second écran : TF1 lance Connect Info

Les Echos – TF1 accélère dans l'information sur Internet

Le Monde - Télévisions enrichie : deux écrans sinon rien 

The Telegraph – Les médias sociaux sur second écran menace les revenues des chaînes.

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