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Quand outre-mer rime avec désert

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Plus de deux millions et demi de Français vivent hors de l'Hexagone, dans les territoires ultra-marins. Et pourtant ce qui se passe dans l'outre-mer reste invisible médiatiquement. Comment expliquer ce constat ? L'actualité ultra-marine n'est-elle pas de l'information ? 


 Plage du Diamant en Martinique : les médias usent et abusent des clichés ultra-marins. Crédit photo : DR.


 

Pas un mot ou presque. Il faut avoir de la chance pour tomber pendant le journal de 20 heures sur un sujet qui se passe en Guyane ou à Wallis-et-Futuna. De la chance parce que les occasions sont rares d'entendre parler de ces territoires-là. La collectivité la plus proche de l'Hexagone est Saint-Pierre-et-Miquelon, distante de 4 750 km du continent. « On fait de plus en plus du journalisme de proximité. Alors forcément, parler de l'outre-mer, ce n'est pas la priorité des médias nationaux », commente Jean-Marie Chazeau, rédacteur en chef d'Outre-mer 1ère. Pour les journalistes hexagonaux, du fait de l'éloignement, le public ne s'intéressera pas à ce qui se passe là-bas. Mais l'argument de l'éloignement ne tient pas pour Martin Baumer, journaliste radio à Outre-mer 1ère.

  

 

 

Les journalistes se mettent aussi à la place du public en affirmant que l'actualité ultra-marine est trop compliquée. Il y a un problème de format : il faut, en temps restreint, expliquer tout un contexte particulier. « En ce moment, par exemple, les médias pourraient parler de la mise en examen de Harold Martin, chef du gouvernement en Nouvelle-Calédonie. Mais c'est impossible de situer l'archipel, d'expliquer qu'il y a un chef du gouvernement et de raconter l'affaire de corruption qui le concerne, en 1 minute et 30 secondes », ironise Mélanie Content, journaliste à Ouest-France qui a grandi à Nouméa.

 

A la rédaction de France 2, on a un seul mot d'ordre: « Il faut que le sujet parle à tout le monde ». C'est ce qu'explique Agnès Molinier, la rédactrice en chef du journal de 13 heures. Qui dit territoires éloignés dit problématiques différentes de celles de l'Hexagone. Et là, ça coince à nouveau. « Par exemple, on parlera plus de l'épidémie de grippe que de l'épidémie de dengue, qui ne concerne finalement que les ultra-marins », précise Agnès Molinier.

 

L'argent, un facteur décisif ?


A l'argument de la distance s'ajoute l'aspect financier. Clairement, les rédactions nationales n'envoient leurs propres journalistes que lorsqu'il y a « une grosse actu ». Dernier exemple en date : les grèves générales aux Antilles... en 2009. Dans les autres sujets médiatiques, impossible de passer à côté des cyclones sournois, des surfeurs grignotés par les requins et d'un énième conflit social. La plupart du temps, les rédactions travaillent avec le Réseau Outre-Mer 1ère (anciennement RFO), aussi bien le service public que le service privé. Il faut dire qu'un abonnement facilite la tâche. Chaque jour, les journalistes peuvent récupérer un certain nombre d'images et monter de petits sujets sans se déplacer.

 

L'outre-mer français est composé de douze entités avec des statuts administratifs différents. Crédit photo : DR.

 

 

L'autre cas de figure est celui des sujets commandés. « Vous regardez le journal de 13 heures de TF1, parfois à la fin un sujet exotique est diffusé », explique Alain Scemama, coordinateur PQR de la chaîne. Les palmiers et l'eau turquoise, ça fonctionne toujours pour séduire les métropolitains. En réalité, c'est une des correspondantes qui propose un sujet. TF1, de son côté, signe un chèque de 2 100 euros pour faire rêver ses téléspectateurs. Et faire un sujet en région, mettons à Marseille par exemple, « c'est à quelques euros près le même tarif », note Alain Scemama. Pour illustrer un sujet, ça ne coûte pas plus cher de commander un reportage en Bretagne qu'à la Réunion.

 

« Il y a moins d'actu forte dans ces régions, se défend Alain Scemama. Il n'y a pas de raison qu'on donne plus de visibilité à l'outre-mer. Il y a RFO. Ils peuvent suivre leur actualité. Dans un journal de 32 ou 34 minutes, le temps passe vite, on va à l'essentiel. L'actualité en outre-mer n'a pas d'importance à l'échelle nationale. On lui accorde une place ponctuellement mais il n'y a pas la matière qui permet un suivi au quotidien ». Visiblement, l'outre-mer n'est pas considéré comme faisant partie intégrante de la France. « Ce sont des personnes noires dont on se fiche. Il y a une forme de racisme. Ce sont les restes du mépris colonial », souligne Louis-Georges Tin, président du conseil représentatif des associations noires de France (CRAN).

 

2009, l'année du tournant ?


Le 20 janvier 2009, le collectif LKP lance une grève générale en Guadeloupe pour dénoncer la cherté de la vie dans l'île. Deux semaines plus tard, la Martinique rejoint le mouvement. Le 16 février 2009, « C dans l'air », sur France 5, consacre son émission à ce sujet. Il a fallu plus de quatre semaines à cette émission d'actualité pour qu'elle revienne en longueur sur les événements. « Les médias nationaux ont eu du mal à embrayer sur le sujet, reconnaît Jean-Marie Chazeau. On n'en parlait pas du tout. Par exemple, pendant l'interview du Président de la République (le 5 février 2009, N.D.L.R.), ni les journalistes, ni le Président n'ont parlé de ce qui se passait aux Antilles. C'est symptomatique de l'absence de l'outre-mer dans les horizons des journalistes métropolitains. »

 

Depuis, les choses semblent évoluer dans le bon sens, grâce notamment à la pression des associations des ultra-marins de l'Hexagone. L'année 2011 a été l'année de l'outre-mer, ce qui a donné plus de visibilité à ces régions. Claudy Siar, l'ancien Délégué interministériel pour l'égalité des chances des Français d'Outre-Mer a œuvré pour que les bulletins météo de France Télévisions donnent la couleur du ciel de l'outre-mer, ce qui n'était pas le cas avant. Une chaîne de radio et de télévision est consacrée à l'outre-mer : Outre-mer 1ère et France Ô. « C'est mieux que rien mais c'est insatisfaisant. Dans l'idéal, il faudrait que cette étape s'inscrive dans un processus plus long où, à la fin, on en parle suffisamment », souligne Louis-Georges Tin, président du CRAN. Pour Martin Baumer, c'est avant tout une vitrine.

 

 

 

L'outre-mer a cette vitrine sur le service public grâce à des rendez-vous quotidiens sur des antennes nationales : sur France Inter, sur France Info, sur France Bleu... Faut-il se contenter de ces rendez-vous ou demander plus ? Jean-Marie Chazeau répond : « Vouloir plus de visibilité, c'est une demande légitime, mais attention à ne pas tomber dans la revendication ».

 

Pour aller plus loin :

Le site du ministère des Outre-mer

Tribune de Claudy Siar sur Médiapart, « L'absence des outre-mer: un déni d'identité » 

Site de la délégation interministérielle pour l'égalité des chances des français d'Outre-Mer

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