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L’écrit long : nouvelle valeur ?

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Avec la sortie du Manifeste de XXI et l'arrivée prochaine de Vanity Fair France, le long se réimprime dans le payasage de la presse hexagonale. Tour d'horizon de ce journalisme qui mêle enquête, reportage et littérature. 

 

Ecrit long

 

Le légendaire magazine américain de reportages, d'enquêtes haletantes, de mode dernier cri, et de portraits de stars plus célèbres que le Christ, j'ai nommé, mesdames, mesdemoiselles, messieurs : Vanity Fair, arrive en France en juin !

 

Xavier Romatet, président de Condé Nast France, le groupe auquel appartient Vanity Fair, explique : il y aura dans son magazine du « vrai journalisme », de « l'intelligent et [dubeau ». Autrement dit, il va publier des papiers au long cours.

 

 

En France, on pensait le journalisme long abandonné sur le chemin de la rentabilité. Récupéré par le Vuitton du papier, à savoir XXI. Assistons-nous à un revival du 30 000 signes ? Est-ce le futur ? Le dernier type d'article qui a encore de la valeur face au court ? Suffisamment pour que le public soit prêt à payer ?

 

Tenir la longueur, on pourrait croire ça malaisé. Mais pour Amy Wilentz, enseignante à l'université Irvine (Californie), et ancienne journaliste au New Yorker : « [Quand j'ai fini de rédiger,] je commence à couper, parce que j'écris toujours deux fois plus que demandé. » Elle peut planer à 80 000 signes avant d'atterrir à 40 000.

 

Evidence : il ne suffit pas de broder pour rendre un beau papier. Dans The Art of Fact, une anthologie du journalisme anglophone, Ben Yagoda, professeur à l'université du Delaware dit ceci : « Maintenant qu'il a été donné aux journalistes la licence d'écrire comme des romanciers, il est curieux de voir combien d'entre eux se sont révélés être de mauvais écrivains. Il y a trop de dialogues, et ils sonnent faux. Les personnages sont 'forts en caractère' ou 'fragiles.' Les portes sont toujours 'claquées', les sourires 'larges', et le café 'avalé.' »

 

Une longue histoire


Capote cold_blood3

©Vintage


Aux Etats-Unis, le journalisme littéraire est prolixe. Depuis les années 60 et les fameux De sang froid (photo), de Truman Capote, Hell's Angels de Hunter S. Thompson ou les articles de Tom Wolfe sur le tuning et le Nascar, les journalistes ont inoculé les techniques des écrivains dans la presse en faisant fi des règles les plus élémentaires du bon rapporteur. Tom Wolfe a appelé ce mouvement le « Nouveau journalisme ».

Le phénomène possède une ligue de journaux mythiques, une NBA du papier. Pour n'en citer que quelques-uns : The Atlantic, The New Yorker, The Esquire... On pourrait même inclure Playboy, et bien entendu Vanity Fair.

 

La version d'outre-Atlantique profite d'une aura exceptionnelle dans le milieu de la presse : c'est l'Amérique du journaliste. Le magazine s'est fait connaître par ses sujets d'investigation très fouillés – les articles peuvent naviguer sur du 45 000 signes – et ses portraits de stars. Des plumes célèbres ont contribué à sa réputation, telles que Christopher Hitchens, ou actuellement Maureen Orth et Sebastian Junger. Tous ont publié des reportages ou des essais sous forme de livre.

 

Les papiers de cette ligue sont souvent repris dans la presse française, quand ils ne sont pas simplement traduits, qualité oblige. On appelle ça un « lift ». GQ France ou la version hexagonale du National Geographic en publient régulièrement.

 

Dans la nation d'Albert Londres par contre, le nombre de signes s'est effiloché avec les années : « Il y a 15 ans au Nouvel Obs, on publiait régulièrement des articles de 12 000 à 15 000 signes. Maintenant il n'en reste qu'un par numéro. Le groupe allemand Bertelsmann, et sa filiale Prisma, en lançant Capital, ou Femme actuelle, ont créé un journalisme plus court, avec plein d'encadrés et obligé tous les autres magazines à faire comme eux », confie Claude Soula, spécialiste des médias.

 

Le monde de l'édition s'est emparé du long avec les « mooks », contraction de magazine et de book (livre). Après le succès de XXI, dont les ventes approchent les 50 000 exemplaires, d'autres ont vu le jour, comme Feuilleton ou Desports.

 

 

L'Impossible se concentre uniquement sur le texte et les photos. Ni mook ni magazine, cet indépendant place la barre haut : « On est très littéraire par rapport à la moyenne. Si vous prenez les articles du Monde par exemple, ils sont précis et rigoureux, mais il manque quelque chose. On cherche à donner plus d'ampleur à la langue. C'est pas 'tu m'fais 5 000 signes sur un truc,' c'est en fonction des sujets », confie Maxime Dargaud-Fons, coordinateur général.

 

Si les trois premiers numéros ont bien marché, les ventes ont baissé et tournent actuellement à 8 500 exemplaires. La rédaction compte « 5 à 6 employés. Pour le moment, on ne dégage pas de bénéfices, on perd de l'argent. » Difficile aussi de rémunérer les journalistes : « On se base principalement sur du bénévolat pour les piges, mais on préférerait payer les gens, c'est toujours mieux. »

 

Lift : levez l'encre, mais pas pour l'Amérique


L'univers du long en France est loin du modèle américain. Céline Lison, reporter au National Geographic France, explique que les moyens sont radicalement différents : « Leurs journalistes peuvent aller sur le terrain plusieurs semaines, et leurs photographes faire les quatre saisons pour avoir le bon cliché. » Elle, en revanche, passe environ 10 jours sur place. La rédaction hexagonale puise 90% de ses articles dans la version américaine et elle compte deux reporters. « Mais je risque de bientôt être la seule. »

 

Le "lift" ne se pratique que dans le sens Etats-Unis/France : « En une dizaine d'années, ils ne nous ont acheté qu'un seul papier, et ils ne l'ont même pas publié. Ils peuvent se permettre d'avoir des déchets. » Avec plus de 4 millions d'exemplaires vendus, ils ne sont plus à ça près. Toutefois, il est arrivé aux Français de vendre des sujets aux versions en allemand ou en hébreu du National Geographic.

 

A GQ, du groupe Condé Nast, les échanges d'articles sont aussi à sens unique à quelques exceptions près. Les textes américains représentent près de 40% du magazine. « Quand on a des stars comme les Daft Punk, on peut leur vendre un sujet. Mais nos articles passent plutôt dans les GQ mexicains, roumains, russes ou espagnols. On s'associe parfois avec une rédaction européenne : pour un portrait du maire de Mogadiscio, on a travaillé avec la Süddeutsche Zeitung afin de partager les frais », explique Arnaud Sagnard, chef de rubrique news-enquêtes-reportages.

 

Il y a aussi un travail d'adaptation : « Les Américains ont toujours deux ou trois feuillets d'introduction. Ça ne passe pas trop avec le public français. » Inversement, pour revendre un papier gaulois il faut les moyens des machines de guerre de l'Oncle Sam, et le style. Or, « ils ont déjà des correspondants, et ce n'est pas la même manière d'écrire. » 

 

 

La possibilité du livre 

 

Pour s'assurer un revenu, certains pensent aux nouvelles technologies. Rue89 a publié deux livres électroniques. Le dernier est une enquête de Pascal Riché, cofondateur du pure player, en Islande : « Je suis parti deux semaines sur place. Avec la pré-enquête et l'écriture, on arrive à un mois de travail pour un peu plus de cent pages. Actuellement, on est à 1 200 exemplaires vendus. Ça ne rembourse pas l'investissement : c'est le problème de l'édition, il faut vendre dix livres pour qu'un soit rentable. » Autre univers, autres questions.

 

Pascal Riché estime que la haute couture du journalisme n'est pas qu'une affaire de gratuit ou payant : « C'est caricatural de penser comme ça. Il nous arrive de publier des articles de 15 000 signes. On a toujours dit qu'on pouvait fournir de la qualité en étant gratuit. Il s'agit de trouver de nouvelles sources de financement. » Rue89 s'en tire grâce à la formation, les applications, et, bien entendu, la publicité.

 

Trouver de l'argent, c'est la préoccupation de l'ensemble de la presse. Le long est un Eldorado pour certains, mais ne restera peut-être qu'un Eldorado. Et s'il doit passer par le numérique, la douloureuse portera bien son nom. Céline Lison du National Geographic France l'explique : « La version tablette US est magnifique, il y a des diaporamas enrichis (interactifs). En France, on fait des PDF. »

 XXI Printemps 2013 - XXI

 

XXI Printemps 2013 - XXI

 

Une revue papier s'en sort néanmoins : XXI. Les reporters s'autorisent 40 000 signes et plusieurs mois de recherche. Les ventes atteignent les 50 000 exemplaires. « XXI va très bien. Dans la rédaction, il y a quatre employés mais on travaille beaucoup avec des pigistes. Ils sont payés entre 3 000 et 3 500 euros. Le temps de réalisation de chaque article est variable ; certains font des enquêtes de deux ans. Le plus court, c'est six semaines », indique Marion Quillard. Elle vient de signer le reportage « Nikos qui déménage la Grèce. »

 

La revue se garantit une renommée grâce à ses efforts sur les textes, la maquette, et la manufacture de l'objet.

 

Techniques de l'école au terrain


Seulement, comment faire en sorte qu'un texte long « en vaille la peine » aux yeux du lecteur ? Quelles sont les techniques pour ne pas s'essouffler ni s'embourber ? Pour attirer l'attention ?

 

« Il n'y a pas de règles pour la rédaction. C'est en écrivant qu'on se rend compte que ça ne sert à rien de tirer ou de se limiter », répond Marion Quillard. L'écriture a la réputation de ne pas s'apprendre, quant au style journalistique, c'est le privilège des UFR de sciences de l'information en France. Tout le reste n'est que littérature.

 

Aux Etats-Unis en revanche, les cours de journalisme littéraire sont souvent rattachés à la faculté de Lettres. Nul ne sera gêné d'admettre qu'il y a des règles pour raconter une histoire, quitte à s'en défaire pour passer en roue libre. Mais elles existent et elles peuvent servir.

 

Marcy McGinnis, directrice adjointe de l'école de journalisme de l'université Stony Brook (NY), donne quelques conseils : « le plus important est le développement des personnages. Je commencerais toujours avec celui qui va me servir de fil rouge. » Tel un Virgile guidant Dante, ce personnage va tenir l'histoire de bout en bout. Les articles du New Yorker sont souvent construits de cette manière. Plusieurs angles peuvent ainsi être développés tout en gardant un cap. Chaque paragraphe possède une attaque comme un mini-article dans un grand ensemble. (Voici un exemple parfait de ce genre de récits paru dans The New Yorker).

 

A l'Université Irvine (Californie), le journalisme littéraire est enseigné au sein de la faculté d'Humanités. Les professeurs sont des habitués du story-telling. Barry Siegel, prix Pulitzer 2002, donne souvent un conseil à ses étudiants : « Je leur demande de dessiner une frise chronologique. Ça ne veut pas dire qu'ils vont la suivre, ils pourront s'en détacher, mais ça permet d'organiser les idées. » Il apprécie particulièrement quand le rédacteur utilise plusieurs points de vues comme dans cet article de The Esquire sur un crash d'avion.

 

Amy Wilentz, aussi à Irvine, explique que long ne signifie pas forcément froid, tant bien que mal : « Les délais sont souvent tendus au New Yorker. (...) Ils aiment bien qu'il y ait une 'accroche actu'. (...) En 2010, la rédaction a payé pour deux semaines de reportages à Haïti, et j'ai eu deux semaines pour écrire l'article. » Faut-il préciser que, avec quelques publications sur le sujet à son actif, elle était déjà une spécialiste...

 

Dans son article sur Haïti, elle emploie le « je », ce qui déplait beaucoup aux Français. Ça ne veut pas dire qu'il est omniprésent.

Robert de Maria, professeur à Washington & Lee University (Virginie) a un avis clair sur la question : « Si vous regardez les articles du New Yorker, ils n'emploient pas si souvent le 'je'. Il doit être pertinent, je dis même à mes étudiants d'éviter de l'utiliser » Dans ses cours, ils peuvent avoir jusqu'à six semaines pour écrire un article de 25 000 signes. « Le génie est dans la réécriture », ajoute-t-il.

 

Dans les écoles de journalisme françaises, le long a repris du poil de la bêta. L'Ijba (Bordeaux) s'est essayé au mook en 2010 avec le magazine En bas à gauche. Le Cuej (Strasbourg) a publié cette année un iBook. Et on attend un iMook au CFJ (Paris).

 

Alors, cap sur le long ? Nouvelle valeur ? Terre promise face au court, gratuit, et chaud ?

Quand on pose la question à Robert De Maria, de W&L, il ne comprend pas très bien : « Je ne sais pas quelle est la situation en France, mais ici, plus rien n'est gratuit. » Le Washington Post, après le New York Times, va mettre en place un paywall à partir de cet été.

 

Le web donc n'est plus gratuit, et c'est peut-être là que se trouve l'avenir du long. A l'université d'Irvine, le reportage littéraire s'enseigne aussi sur la toile. Le terme « digital journalism » désigne bien ce phénomène où le lecteur touche du doigt la narration sur sa tablette.

 

Un article du genre a particulièrement marqué la profession. L'histoire d'un groupe de skieurs surpris par une avalanche et publiée par le New York Times en décembre : Snow Fall. Des sites comme longform.org, byliner.com, proposent de longs récits, spécialement rédigés pour le web, et payants. Barry Siegel, d'Irvine, a choisi le format du livre pour ses écrits, mais « [s'il devait] publier de longs articles, ce serait vers ce genre de plateformes [qu'il se dirigerait]. Il y a beaucoup moins de garde-fous que dans un magazine papier. »

 

Voici un dernier conseil, qui ne servira pas forcément aux futurs reporters, mais qui servira en tout cas à finir cet article : pour conclure, mieux vaut faire court.

 

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