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Roberto l'écrivain, Saviano le journaliste

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Sept ans après Gomorra, l'enquête sur la mafia napolitaine devenue un succès mondial, Roberto Saviano, protégé depuis par une meute de carabiniers, revient avec un nouvel ouvrage Zero, zero, zero, sur le crime organisé autour du trafic mondial de cocaïne. Un objet littéraire non identifié, mélange de fiction, d'autobiographie et de journalisme. Mais au fait, comment enquête-t-on sous escorte ?

 

 

Publié en Italie chez Feltrinelli le 5 avril 2013, Zero, zero, zero sortira en France début 2014 aux éditions Gallimard. (Photo Dr.)

 

« Tu t'es enrichi sur les disgrâces de notre ville, casse-toi ! » « Bienvenu à la maison Roberto ! » Des interjections contradictoires, Roberto Saviano en a entendues. Des critiques aussi. Dans son tour d'Italie pour présenter Zero, zero, zero, son « roman-non roman » comme l'a qualifié Il Corriere della Sera, l'auteur de Gomorra s'est arrêté à Naples, sa ville.

 

« Sette anni sono un tempo lungo, troppo lungo. Un tempo infinito di assenza dalla città in cui sei nato e hai vissuto gli anni più importanti della tua vita, della tua formazione. »

 

« Sept ans c'est long, beaucoup trop long. Un temps infini loin de la ville dans laquelle tu es né et a vécu les années les plus importantes de ta vie, de ta formation. »

 

C'est par ces mots que le journaliste et écrivain Roberto Saviano entame la chronique de son retour à Naples dans La Repubblica du 15 avril 2013.

 

Un exil forcé dû aux révélations publiées dans Gomorra. Révélations sur les rouages de la mafia napolitaine, la Camorra, dénonciations nominatives de « boss » et de petits caïds. Des scoops qui lui valent d'avoir sa tête mise à prix et de vivre reclus et sous escorte entre casernes italiennes et hôtels aux quatre coins du monde. Une vie loin des siens et loin de sa terre, qu'il raconte volontiers sur les réseaux sociaux ou lors de ses nombreuses apparitions télévisées.

 

Durant ces sept dernières années, le journaliste de 33 ans n'a cessé d'exister professionnellement et publiquement. Et les critiques émises à l'égard de son dernier ouvrage sont à la hauteur du personnage médiatique qu'il est devenu : héros des temps modernes au courage et à la détermination sans faille pour certains, journaliste-justicier devenu le passe-plat de la police et de la mafia pour d'autres. Des positions bien tranchées, comme souvent dans la presse italienne. Une question émerge : comment peut-il encore travailler ?

 

Selon Eric Valmir, correspondant à Rome de 2006 à 2011 pour France Inter, Roberto Saviano "a compris les mécanismes de fonctionnement, les rouages de la mafia qui sont les mêmes depuis plus de trente ans. Ce qui n'est pas visible à l'oeil nu pour nous l'est pour Saviano qui connaît très bien le milieu pour avoir passé beaucoup de temps dans les bas-fonds de Naples. Ensuite il travaille, sait où trouver les infos, comment les recouper." En 2010, le Napolitain avait d'ailleurs consacré un de ses passages dans l'émission Vieni via con me, qu'il conduisait avec Fabio Fazio sur la Rai, à décortiquer le fonctionnement de la mafia.

 

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Un monologue de trente minutes sur la mafia dans une émission à succès réunissant entre 9 et 12 millions de téléspectateurs à chaque diffusion et qui avec Gomorra a fait de Saviano "une griffe, une machine médiatique", pour Paolo Persichetti, ancien des Brigades rouges sité dans Bakchich. Seulement voilà, cette visibilité a fait perdre quelques points de crédibilité au jeune journaliste.

 

Rien de nouveau


Dans une tribune publiée le 6 avril 2013 sur La Stampa, le criminologue Federico Varese émet des critiques acerbes sur Zero, zero, zero : "trop de Wikipedia". Joint par téléphone, Federico Varese, auteur notamment de Mafia on the move et enseignant à Oxford, nuance ses propos sans toutefois lever ses doutes quant à la rigueur journalistique de l'ouvrage : "Attention, je suis un grand admirateur de Saviano, il a fait un travail exceptionnel pour Gomorra, mais là, j'ai lu Zero, zero, zero, et la chose la plus importante à en dire c'est qu'il n'y a rien de nouveau dans son livre. Selon moi, un journaliste interviewe des personnes, rencontre des gens, là ce n'est pas le cas. D'ailleurs ce n'est pas étonnant si les passages les plus intéressants sont ceux sur l'Italie, territoire qu'il connaît. Saviano est plus un écrivain qu'un journaliste. Il donne une interprétation, ce ne sont pas de fausses informations mais des infos de seconde main et exagérées. Les faits sont mis de côté tout comme le critère d'objectivité. Ca manque clairement de rigueur."

 

Ce que lui reprochent ses détracteurs c'est d'une part l'absence de terrain et d'autre part la proximité de Saviano avec ses sources policières. Selon Federico Varese, "un journaliste ne peut pas se contenter des rapports de polices". Quant à Paolo Persichetti, il dénonce "le niveau inquiétant d'osmose rejoint par Saviano avec les enquêteurs qui fait en sorte que l'auteur de Gomorra se soit transformé en divulgateur officiel des parquets anti-mafia et de certains services de police." Pour étayer son propos, l'ex brigadiste retranscrit la liste des personnes remerciées en fin d'ouvrage par Saviano«Le corps des carabiniers, la Police, la Garde des Finances, les Ros (corps d'élite des carabiniers, ndt), le Sco (service central opérationnel du ministère de l'intérieur, "superenquêteurs", ndt), la Dia (direction des enquêtes antimafia ndt), la DDA (direction de district antimafia ndt) de Rome, Naples, Milan, Reggio de Calabre, Catanzaro, et toutes celles que j'ai oubliées, pour m'avoir permis d'étudier, de lire et en certains cas de vivre leurs enquêtes et leurs opérations: Alga, Box, Caucedo, crimine-Infinito, Decollo, Decollo-bis, Decollo-ter, Decollo Mondey, Dinero, Dionisio, Due Torri Connection, Flowers 2 Galloway-Tiburon, Golden Jail, Gree Park, Igres, Magna Charta, Maleta 2006, Meta 2010, Notte Bianca, Overloading, Pollicino, Pret à Porter, Puma 2007, Revolution, Solare, Tamanaco, Tiro grosso, Wite 2007, Wite Cit. Je remercie la DEA, le FBI, Interpol, la Guardia Civil, les Mossos d'Esquadra, Scotland Yard, la Gendarmerie Nationale française, la Policia civil brésilienne, certains membres de la Policía Federal mexicaine, certains membres de la Policía Nacional de Colombie, certains membres de la Policija russe, qui m'ont accompagné dans leurs enquêtes et opérations: Cabana, Cornestone, Dark Waters, Delfín Blanco, Leyneda, Limpieza, Millennium, Omni Presence, Padrino, Pier Pressure, Processo 8000, Project Colissée, Project Coronado, Russiagate, Reckoning, Relentles, SharQC 2009, Sword, Xcellerator. Je remercie tous les procureurs, antimafia et autres, avec lesquels j'ai étudié et discuté pendant ces années. Sans eux, je n'aurais jamais pu découvrir beaucoup de choses: Ilda Boccassini, Alessandra Dolci, Antonello Ardituro, Federico Cafiero De Raho, Raffaele Cantone, Baltasar Garzón, Nicola Gratteri, Luis Moreno Ocampo, Giuseppe Pignatone, Michele Prestipino, Franco Roberti, Paolo Storari. Je remercie les dirigeants du Corps des Carabiniers, le Commandant général Gallitelli, le Chef de la police d'Etat Antonio Manganelli, et le commandant général Capolupo de la garde des finances. Je remercie en particulier le Général des Carabiniers Gaetano Maruccia, le Commandant des ROS Mario Parente, le Général de la GDF Giuseppe Botillo, qui ont suivi la croissance de ce livre (…) Je remercie dans le Corps des Carabiniers ceux qui ont géré ma vie: le colonel Gabriele Degrandi, le capitaine Giuseppe Picozzi, le capitaine Alessandro Faustini». 

 

Pour Philippe Ridet, correspondant du Monde à Rome, "c'est indigne de lui faire un tel procès, Il n'a pas choisi de vivre dans des casernes. On peut faire des critiques sur ses livres mais pas sur son travail. Il agace beaucoup ses collègues notamment sur le thème de l'homme traqué mais il a un certain talent. D'autres journalistes disent avoir les mêmes infos que lui mais pas la même visibilité. "

 

Alors, critiques énoncées par des confrères envieux ? Pas de doute là dessus selon Alessandro Belotti, journaliste à l'Eco di Bergamo : "J'ai sondé le terrain il y a environ deux ans sur le 'phénomène Saviano', en demandant l'opinion de journalistes d'enquête. Leurs réponses allaient bien souvent dans le sens de la construction d'un personnage, celui d'un nouveau professionnel de l'anti-mafia, comme pouvait le dire l'écrivain Leonardo Sciascia. Personnellement je ne partage pas cette lecture, notamment parce que Saviano reste un modèle pour de nombreux jeunes journalistes comme moi. Mais dans l'environnement journalistique italien, le taux d'envie est très élevé. Alors bien entendu, Saviano n'est pas le seul à s'occuper d'un thème délicat et important comme celui des grandes organisations criminelles et peut-être qu'une visibilité excessive ne lui a pas été totalement utile."

 

Une visibilité qui attise les jalousies. Mais pas seulement. Selon Eric Valmir, il s'agirait d'une susceptibilité toute italienne : "On lave le linge sale en famille. Saviano avait une belle image après le succès de Vieni via con me. Mais aujourd'hui ses livres sont critiqués car il donne une mauvaise image du pays. Les Italiens ne veulent pas que la Botte soit systématiquement associée à Gomorra." Or, si Roberto Saviano continue à être ce personnage paradoxal à la fois mystérieux, reclus et surexposé, c'est d'une part pour dénoncer la mafia, son obsession, mais aussi pour se protéger.

 

Dans un long entretien accordé à Télérama en 2012, Roberto Saviano affirmait que cette notoriété assurait sa survie, pour le moment. A double tranchant, donc. Pire, même, selon Eric Valmir, "l'homme est seul. Le piège c'est refermé sur lui. Il ne vit plus que par ce qu'il écrit."

 

"Un livre hybride entre enquête et roman"


Fidèle à la tradition journalistique italienne d'une presse d'opinion, Roberto Saviano n'hésite pas à donner son avis et à parler de lui, de sa condition d'homme coincé, traqué, dépourvu d'une totale liberté de mouvement. Zero, zero, zero, "un livre hybride entre l'ouvrage d'enquête et le roman", pour Federico Varese. "Je suis favorable au fait de mélanger les genres mais le problème ici c'est que je ne sais pas bien ce que j'achète."

 

Mais pour le journaliste-écrivain, le contrat est très clair : "Je partage l'idée de Truman Capote selon laquelle le fleuve de la réalité et le fleuve de la fiction finissent par se rejoindre", disait-il aux journalistes de Télérama.

 

Interrogé en avril dernier par Fabio Fazio dans l'émission Che tempo che fa, Roberto Saviano se félicitait des critiques élogieuses quant à la qualité littéraire de son dernier ouvrage. "Le grand défi était de rassembler les faits que j'ai relevés dans les enquêtes judiciaires, dans les écoutes téléphoniques, dans les interviews... Donc les faits objectifs, officiels. Le tout mêlé à la narration."

 

 

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Un point sur lequel les critiques se rejoignent. Et Federico Varese conclut par un conseil à Saviano : "Il y a de très beaux passages, notamment sur son enfermement et sur l'Italie, mais il y a aussi des passages tout à fait superficiels. Je suis favorable à ce que l'on écrive sur les mafias mais c'est le problème de ce livre, ce n'est pas une enquête. Je dis à Roberto Saviano que s'il ne peut pas faire de journalisme qu'il se cantonne à être écrivain, à raconter des histoires, ça, il le fait très bien."

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