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Photojournalisme : objectif thune

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Qui regarde les crédits photos des magazines ? Ce paraphe en minuscules caractères, à peine visible. Derrière chaque signature se livre une bataille entre les mastodontes de la photo et les photoreporters indépendants. Panorama d'un métier entre opulence et décadence.

Crédit : Elodie Cabrera

« Au niveau du news, ce métier il est foutu », constate Jean-François Leroy, directeur de Visa pour l'Image, festival international de photojournalisme et grand pèlerinage dans la chaleur moite de Perpignan. « Pourquoi envoyer, et du coup payer, un photographe à l'autre bout de la planète quand il y a des correspondants sur place qui font très bien leur boulot ? » Voix patinée à la nicotine et franc-parlé, le pape de la photographie est lucide : « On est dans le creux de la vague. » La presse doit faire face à la désertion du lectorat, les publicitaires ne se bousculent pas au portillon et quiconque détient un smartphone se proclame photoreporter.

D'un autre côté, les grandes agences comme Magnum, qui prennent 50 % sur les ventes, partagent le marché avec des banques d'images à moindre frais. Pour Getty Images, ogre pixelisé, une photo vaut autant qu'un croissant. Des miettes. Du coup, Le Nouvel Observateur ou Le point ont rapidement pris le parti de l'économie. « L'image a perdu son sens, elle ne sert qu'à illustrer le papier. » Alors que reste-t-il à becqueter pour les armées de boitiers noirs ? Le grand reportage justement. La série de carré colorisés qui scotche, interroge et donne envie de se pencher sur la légende. Cette crise médiatique ne serait-elle pas le salut du métier ?

Bruno Valentin, l'un des cerveaux de l'agence Zeppelin, en est persuadé : « Cela permettra de faire le tri. On est trop nombreux. Avec les révolutions arabes, beaucoup de nouveaux photojournalistes ont débarqué. » Bon point pour l'information, mauvaise nouvelle pour la profession. Les sujets pleuvent, la presse ne sait plus où donner de la tête. Cette année-là, en 2011, les quotidiens et magazines achètent à tour de bras – et à bas prix - des reportages sur la Libye, l'Egypte et la Tunisie. « Du coup, il n'y a presque plus eu de commandes et la publicité, elle, se vendait moins bien. Une pub en quatrième de couverture de Géo valait 40 000 euros il y a 5 ans contre 8 000 euros à l'heure actuelle. Le budget du grand reportage tient uniquement grâce à ces ventes. Les titres préfèrent acheter le sujet clé en main, ça leur évite de payer les billets d'avion », explique Bruno Valentin. La part de commande est passé de 60 % à 10 %. Et le prix d'un reportage rétrécie à vue d'œil. Afin de se démarquer, il faut dénicher le sujet qui fera mouche. Zeppelin s'en charge.
 

Deux garçons dans le vent
 

Bruno Valentin et Julien Pannetier ont fondé Zeppelin en 2008. Ils se sont rencontrés sur les bancs de la fac. L'un enseignant, l'autre étudiant, tous deux géographes. Le duo partage la même passion pour le voyage, les itinéraires hors piste. Ni une ni deux, ils se lancent comme photoreporters, ciblent le Bangladesh, leur terre de prédilection. Autoproduction totale, quelques années de galère jusqu'au reportage qui les propulsera en double de VSD, « De l'or dans les égouts » : trois mois de cohabitation avec une communauté de parias bangladais qui cherchent les résidus dorés dans la merde humaine. Jackpot. Le reportage sera revendu une dizaine de fois et leur vaudra une exposition au festival de Lille, Scoop, et de Perpignan, Visa pour l'Image.



Bruno Valentin et Julien Pannetier alias Zeppelin. Crédit photo : Zeppelin


« Chaque publication et prix remporté nous permet d'acheter nos billets d'avion pour le sujet suivant. À travers ce métier, on veut vivre des aventures. Aujourd'hui on est encore là, on a fait notre trou. Pourtant quand on a commencé, on nous disait « vous arrivez au pire moment ». Parfois taxé d'intellos, souvent d'experts de la cartographie, ils ont su tirer profit de leurs compétences géographiques et comptent aujourd'hui de grands magazines comme clients réguliers. « Avoir une spécialité, c'est une signature. »

 

Pour le sujet « Galériens », toujours au Bangladesh, les deux géographes ont décroché 40 pages dans le quatrième numéro de 6 mois, 100 % axé photojournalisme. « Quand Marie-Pierre Subtil, rédactrice en chef, m'a téléphoné, j'ai cru que c'était une blague. Je lui ai raccroché au nez. Une publication comme celle-ci, ça n'arrive qu'une fois dans une carrière, admet Bruno Valentin, bavard sans baratin. Quand tu signes dans 6 mois, c'est la garantie de revendre ton sujet une dizaine de fois dans différents médias et pays. » Vitrine ou tremplin, les magazines spécialisés ont su s'affirmer en ces temps difficiles. Deux visions du photojournalisme où l'argent a son mot à dire.
 

Chasseurs d'images


Aux côtés des grands titres comme Paris Match, prêt à débourser 40 000 euros le sujet, d'autres revues se consacrent exclusivement au grand reportage. 6 mois a vu le jour en 2010. C'est la petite sœur de XXI lancée par Laurent Beccaria et Patrick de Saint-Exupéry, deux journalistes au long court. À l'origine, un projet suicidaire : deux numéros par an, 350 pages dédiées à la photo, zéro publicité. Trois ans plus tard, la revue est tirée à 40 000 exemplaires et séduit toujours. 700 sujets reçus pour n'en retenir que sept par numéro. Qu'est-ce qui fait la différence ? Le coup de cœur selon Victoria Scoffier, journaliste au sein de la rédaction. « Nous recherchons des reportages emblématiques des évolutions du XXIe siècle. Par exemple, Roberta Valerio témoigne des badanti, ces femmes d'Europe de l'Est qui quittent tout pour devenir aide à domicile en Italie. Souvent, les sujets sont réalisés sur des mois, voire des années. Les photojournalistes l'ont fait avec leurs tripes et cela se ressent dans les photos. Nous aimons les histoires, non les sujets réalisés à partir de concepts. »
 

Ils délaissent l'actu chaude pour se focaliser sur des sujets pertinents. Chez 6 mois, une règle : uniquement les sujets partiellement ou jamais publiés sont sélectionnés (environ 3000 euros le reportage, honnête). Polka, le Vogue du photojournalisme, a quant à lui une toute autre démarche. Nachtwey, Riboud ou Swirc sont les seuls à avoir droit de parution. La famille Genestar, dont Alain passé par Paris Match à ses heures de gloire, fait le pari d'un magazine dédié à la photo d'art en 2007. Il suffit de feuilleter le bimensuel pour s'apercevoir de la bonne santé de la revue. Accolés aux reportages photos, Louis Vuitton, Dior et Armani s'affichent en pleine page. Polka, c'est aussi une galerie éponyme où sont vendus les photographies à prix d'or. Jusqu'à 30 000 euros la photo ! De quoi faire passer le magazine pour un catalogue d'exposition.
 

Beaucoup d'appelés, peu d'élus


Excédé de voir les même sujets faire cent fois la couverture des hebdomadaires, Jean-François Leroy se demande ce que fait la presse quand arrive sur son bureau un reportage d'excellence qui n'a pas trouvé preneur dans les médias. Le métier doit également se remettre en question : « Au Visa pour l'Image on reçoit 4000 dossiers et on en sélectionne 40. Il y a 20 ans, on écartait des sujets qui étaient passionnants. Actuellement, on prend des sujets que l'on n'aime pas. Chaque année je reçois les mêmes reportages de peu d'intérêt, sans info, sans légende. Aujourd'hui plus que jamais, il faut enquêter, s'interroger, vérifier, aller en profondeur et trouver des sujets originaux. »


La crise passant par là, la redondance des thématiques dessert la qualité des reportages, et les photoreporters eux-mêmes ont oublié le b.a.-ba du métier selon Bruno Valentin : « Je vois des jeunes arrivés avec de très beaux portfolios mais ils n'ont pas une double de potable, aucun angle noir pour écrire la légende. Il faut penser maquette. Une belle photo ne fait pas une photo de presse ». Bruno Valentin, lui, connaît sur le bout des doigts les chartes graphiques de Géo, ça m'intéresse ou Le Monde.


« Mais quoi qu'on en dise, les photojournalistes galèrent vraiment ces derniers temps. Et l'arrivée de nouvelles caméras ne va rien arranger. Dans cinq ans avec le matériel adéquat, des magazines comme 66 minutes et Des racines et des ailes pourront figer une image de 22 millions de pixels. Avec 12 millions, tu fais déjà du mag. Ça m'inquiète vraiment.» Les reportages télévisés de demain alimenteront-ils les illustrés ?


Comme dans le reste de la profession, pour s'en sortir il faudra être d'autant plus compétent, excellent sinon malin : savoir flairer LE sujet, celui qui servira de carte de visite. Et si Bruno Valentin devait conseiller les novices...« Jocker ! Vous êtes fous ! Mais c'est plutôt bon signe, il faut avoir un grain pour faire ce métier ». Un peu de folie et la passion de raconter des histoires. Dans tous les cas pour ceux qui visent l'objectif thune... tintin !
 


Pour aller plus loin :

-L'avenir du photojournalisme (RFI)

-Le photojournalisme sur le web (France inter)

-Le webdocumentaire, avenir du photojournalisme ? (Swissinfo.ch)

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