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Il était une fois la narration dans le webdocumentaire

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Après une phase d'exploration du genre, est venu le temps du débat sur les modes de narration du webdocumentaire : récit éclaté ou récit classique ? Si les réalisateurs sont toujours séduits par les choix multiples de narration, l'audience, elle, penche plutôt du côté du récit classique.

 

 

 

 

Alma, une enfant de la violence, réalisé en 2012 par Isabelle Fougère et Miquel Dewever, est le dernier grand succès du webdocumentaire. Avec un début, un milieu et une fin, toutes assemblées. Un webdocumentaire classique qui se démarque des premières productions du genre, plus éclatées . Son succès pose une question : est-ce un retour à la linéarité dans le webdocumentaire ?


On ne peut pas parler d'une nouvelle tendance selon Alexandre Brachet, fondateur de l'agence Upian et producteur d'Alma. La construction linéaire ou non du webdocumentaire dépend fondamentalement du sujet. "Il n'y a pas de dogme. Par exemple, après Alma, mon prochain projet est une quête absolue de la non linéarité." Internet et le webdocumentaire partagent la même base : des contenus multiples, éclatés sur plusieurs médias. Mais c'est un processus très difficile. Il est compliqué pour un réalisateur de tourner un bon documentaire avec plusieurs chemins de progression.

 

 

Les 150 000 clics d'Alma

La non-linéarité est un mode de narration tentant pour un réalisateur. Elle donne une certaine liberté à l'internaute et va lui permettre de choisir son propre chemin dans l'histoire. Prison Valley, réalisé en 2010 par David Dufresne et Philippe Brault, est une référence du genre avec une histoire centrale et des possibilités de s'en écarter. Deux ans plus tard, c'est une tout autre musique avec Alma, le webdocumentaire qui remporte un grand succès avec plus de 150 000 visites sur le site. Il met en scène le témoignage violent d'une jeune femme qui a sévi dans un gang au Guatemala. Un récit, un interlocuteur, une vidéo. Alma a remporté cette année le premier prix du World Press Photo Muldimedia contest dans la catégorie documentaire intéractif et le premier prix de l'International Documentary Festival Film.

 

 

La linéarité permet de transmettre le même message à tous. La non-linéarité, au contraire, sert à offrir à chacun une expérience personnelle du webdocumentaire. Mais l'internaute risque aussi ne pas s'impliquer dans le projet à cause du trop grand nombre de sollicitations. Frédéric Dubois, concepteur interactif freelance à Berlin, considère que la linéarité est trop ancrée dans les consciences pour totalement la remettre en cause. Il devient alors risqué de casser ce schéma directeur que l'on retrouve décliné dans tous les médias. "La linéarité qu'elle soit temporelle ou dans l'espace, reste le socle sur lequel repose le storytelling. C'était vrai du temps de mon grand père, c'est encore vrai aujourd'hui", assure Frédéric Dubois.

 

Argent partout, non-linéarité nulle part


Les habitudes mais aussi le financement, gros problèmes lors de la réalisation d'un webdocu, rendent la tâche compliquée. A l'heure actuelle, il n'existe pas encore de mode de financement viable. Diffuseurs frileux, chaînes de télévision pas totalement engagées sur le chemin du numérique : la viabilité des projets est souvent conditionnée à l'obtention de subventions ou à la réussite d'une campagne de crowdfunding, c'est-à-dire le financement participatif.

 

Et ce frêle modèle économique influe sur le choix des réalisateurs. "Pour réaliser un récit délinéarisé, il faut des interfaces en ligne accessibles pour ne pas perdre l'internaute. Ces interfaces coûtes chères. On revient donc à des objets plus simples", explique Igal Kohen, réalisateur-producteur chez Piw et auteur de "L'Autre Election". Et, contrairement à l'image que l'on avait de l'internaute, celui-ci n'est pas hyperactif et volage. "On voit que les audiences ne répondent pas à l'éclatement des sujets", ajoute-t-il.

 

Avec un retour à un schéma classique, le webdocumentaire peut-il devenir un artefact de film sur internet ? Igal Kohen voit déjà beaucoup d'intérêt à mettre en ligne des projets qui vont devenir disponibles en dehors d'une grille de programmes de télévision. "Des projets qui seront en ligne tout le temps, partout dans le monde. C'est la base d'Internet.", indique-t-il.

 

Au delà de ce mode de distribution pratique, les webdocus ont un autre avantage primordial : leur interactivité. "L'échange avec l'audience n'est plus considéré comme un discours mais comme une discussion" explique Florent Maurin, scénariste interactif en freelance et spécialiste du Newsgame. " L'interactivité permet également de dire qu'il n'y a plus forcément un seul ordre. Quand on est devant un webdocumentaire et qu'on clique sur l'interface, on pose une question. Et le webdoc répond."

 

L'interactivité est le moyen pour l'internaute de ne pas être "seul" face à son écran, devant un sujet qu'il ne maîtrise pas où dont il n'a jamais entendu parler. "L'interactivité ce n'est pas le clic", commente Florent Maurin. Bien au contraire. "Faire un sapin de Noël où tu cliques partout ce n'est pas de l'interactivité. Un projet minimaliste avec un clic de temps en temps peut être plus interactif car tu auras pensé ton dispositif comme une discussion." Mais il nuance. "Il n'y a pas de recette magique. Faire interactif pour retenir l'internaute c'est suicidaire, il faut faire l'inverse. Il faut interpeller l'utilisateur, l'emmener dans une discussion et lui dire "ce sujet va t'intéresser". Ne pas perdre l'internaute sans le forcer à suivre le webdocumentaire, c'est le but mais c'est un équilibre difficile à trouver."

 

Sortir du labyrinthe


Les réalisateurs et les acteurs de la scène documentaire ont réfléchi à des solutions pour ne pas lasser l'internaute. Quelques sites français sont aujourd'hui des diffuseurs importants de webdocumentaires comme Lemonde.fr ou Arte.tv. Ainsi, selon Louis Villiers, rédacteur en chef de webdocu.fr, "il faudrait proposer à chaque fois le même type de navigation sur un même site". Pas si facile à mettre en place quand les sites ne sont que diffuseurs et pas eux-mêmes réalisateurs du projet...

 

 

Autre solution : allier les deux modes de narration. Laisser l'internaute choisir entre linéarité et éclatement du contenu. C'est ce qu'a intégré Brice Lambert à son webdocumentaire, I goth my world. L'internaute a la possibilité de passer d'un personnage à l'autre, d'un thème à l'autre. Il peut également choisir d'enchaîner les séquences afin de découvrir entièrement l'histoire d'un personnage. "Moi je pense toujours à ma mère qui a 65 ans. Est ce qu'elle va comprendre ? Je sais que le webdocumentaire est destiné à un certain public mais si on doit trop cliquer, l'internaute va partir", explique Brice Lambert. A l'heure où le temps passé sur un site Internet est inférieur à cinq minutes, l'enjeu est de taille pour les réalisateurs pour attirer le public et le garder le plus longtemps possible.

 

Pour en savoir plus :
 

 Le prezi de Florent Maurin sur les différents modes de narration dans le webdocumentaire :
 

 

 

Le webdocumentaire, un champ de créativité infini

 

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