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Rodolphe Delatoile : « Le web, c’est cauchemar-desk »

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Coincé entre Twitter, son blog et son fil AFP, Rodolphe Delatoile nous a confié ses mauvais rêves. Quand ce jeune journaliste (fictif) au sommeil agité ferme les yeux, ce sont tous les nouveaux cauchemars de la profession qui prennent forme.


Rodolphe, prend son clavier pour un oreiller


« Désolé, j’émerge tout juste. La nuit dernière, j’ai encore pris mon clavier pour un oreiller. Je n’ai même pas pris le temps de me changer ». C’est par ces mots que le bien-nommé Rodolphe Delatoile nous a accueillis chez lui, dans son petit appartement, quartier du Panier à Marseille. « C’est mon jour de repos : on a du temps. Alors comme ça vous faites un reportage sur les journalistes et le Web ? ». Il nous installe au salon, met en route sa cafetière. En moins de dix minutes et quelques allers-retours à son bureau, il trouve le temps de consulter ses mails.

Les dents du Web
Il nous regarde, met son i-phone dans la poche et lance : « Je sais ce que vous vous dites… Je n’aime pas forcément le web, mais c’est lui qui m’apprécie ». Rodolphe, le rédacteur de 33 ans, fraîchement titularisé en CDD à laprovence.com, espère « rassembler une foule d’internautes » autour de ses signatures électroniques et, qui sait un jour, sur le papier. Ça fait cinq ans qu’il attendait un contrat. Cinq années qu'il a passé à courir après l'actualité poltitique, économique, culturelle et sportive de sa ville pour alimenter son blog. Depuis, il n'a pas arrêté, bien au contraire. Et le localier de poursuivre : « La semaine dernière, j’ai rencontré une consœur du Télégramme, Catherine Lozac’h, avec qui j’ai discuté des contraintes liées au net. Et tenez-vous bien… on en a tellement parlé que j’en ai fait des cauchemars ». Le mot était lâché. Web, ce soi-disant espace de liberté pour les journalistes angoisse Rodolphe. « Je me suis vu en prisonnier de l’information. Livide, amaigri, enchaîné à mon ordi. Avec une avalanche de mails, de messages et de commentaires prêts à dégueuler de l’écran pour m’ensevelir. Pendant ce temps-là, Catherine, d’une voix métallique, me hurlait en boucle dans les oreilles : « Le temps est le gros piège du Net, tu es toujours ou jamais en bouclage… Je suis sûre que tu as encore oublié de manger, de dormir. Mais tu sais… à ce petit jeu, c’est toi qui pose les limites ».
Le journaliste s’interrompt. Il s’agite. Bondit sur son siège d’ordinateur, nous oublie un bon quart d’heure le temps d’un concert de clics. Puis se retourne et réalise que nous sommes toujours là. « Un instant. Je dois relire mes papiers avant leur mise en ligne automatique. La semaine dernière, j’ai publié une bourde. Je suis passé pour un branquignole auprès des internautes. Et au sein de ma rédaction, ce n’est pas passé inaperçu ». Le journalisme de conversation, et la multiplication des procédés interactionnels, ça lui fout la pression. « Vous vous souvenez le 12 octobre dernier, de la vraie-fausse enquête de Laure Noualhat, la journaliste de Libération ? Elle titre sur son blog : « Nos déchets nucléaire sont enterrés en Sibérie ». Et là paf, dès le lendemain son collègue des sciences lui coupe l’herbe sous le pied. C’est la bataille des blogs : il dément son scoop. Eh bien moi, je ne veux pas finir décrédibilisé ! ».

Chasse à la marque
Sur le web, fini les contraintes rédactionnelles, économiques, organisationnelles. L’expression et la confrontation à l’opinion de tous garantissent, selon Rodolphe, « un média de qualité et une plus grande visibilité pour son travail ». Il sait que certains recruteurs sont sensibles à la « marque » des journalistes : « J’ai lu que le rédacteur en chef du Post, Benoît Raphaël, consultait les blogs pour mesurer le « personal branding » des ses futures recrues, c’est fou ! ».
Internet, pour la carrière de Rodolphe, c’était « plein d’opportunités offertes », un peu comme un Eldorado. Il s’est d’ailleurs violemment « pris la tête » à ce sujet avec le journaliste du Monde interactif, Jean-François Fogel, lors d’un colloque multimédia. « Je me souviens encore des derniers mots de l’auteur de La presse sans Gutenberg : « Les journalistes ne sont pas des conquistadors, et le web n’est pas un lieu où l’on s’enrichit facilement ». Ca m’a refroidi, surtout que mon rédac chef ne veut pas entendre parler de mon transfert sur le « print ». Il faut que je me fasse à cette idée : je vais continuer à payer mes factures en trimant pour le Web. Je peux toujours me brosser pour avoir la même fiche de paye que mes collègues du papier », s’indigne t-il. Rodolphe incline la tête, grimace, fait craquer ses cervicales. « En plus, le 25 septembre dernier, je suis tombé sur une note de service du Washington Post. Elle incite ses journalistes, en gros, à arrêter la diffusion d’infos sur les réseaux sociaux ou à faire preuve de réserve, un peu comme un fonctionnaire. Sans compter mon camarade de I-télé à qui la rédaction a gentiment dit de fermer son blog ».

Digestion difficile
Rodolphe prend un air inquiet, avale une gorgée de café. Il prend subitement son téléphone, s’excuse avant de décrocher, et s’esquive dans sa cuisine. Le journaliste n’est resté en place que vingt minutes. Journaux en vrac, imprimante dégoulinante, évier plein de tasse à café : son appartement ressemble à son lieu de travail. Vie professionnelle, vie privée : tout a l’air de se mélanger. Derrière le mur, le ton monte. Rodolphe semble s’accrocher avec son chef de service. Sur le thème « tu sors des infos pour ton blog ou pour notre journal ? ». Une porte claque. Le journaliste réapparaît et souhaite mettre un terme à notre entretien. Qu’est ce qui peut bien l’inquiéter à ce point ? Ni dans Hadopi 2, ni ailleurs, il n’y a rien d’écrit noir sur blanc, sur la liberté individuelle du journaliste face au web. Sur le pas de sa porte, il tient quand même à nous raconter « un autre de ses cauchemars : le pire » selon lui. Un vrai film-catastrophe. « On a discuté avec Stéphane Guillebaud, le secrétaire général de Sud Ouest, et je me suis mis martel en tête sur la répartition de mon travail. Il m’a dit : « être journaliste 7 jours sur 7, 24 heures sur 24 aujourd’hui en 2010, ce n’est plus vrai. Tu n’es pas seulement l’observateur de la comète d’Einstein en train de se déplacer dans la galaxie, mais les réalités du monde s’appliquent aussi à toi. ». Ca m’a mis la puce à l’oreille. En fait, je crois que le terrain me manque », conclut-il dans un sourire avant de refermer la porte.

Dans dix ans, Rodolphe ressemblera peut-être à ça :

Dans dix ans, Rodolphe ressemblera peut-être à ça

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Edito - Décembre 2009

Rédactions en chaîne

Dans ce nouveau numéro de La fabrique de l'info, nous allons parcourir les coulisses d'un journalisme en pleine mutation. Un journalisme dans lequel nous mettrons les pieds l'année prochaine. Futurs maillons de la chaîne, nous avons choisi d'isoler ce qui compose la fabrication de l'information.

Dans la Salle des machines, prenons un peu de recul vis-à-vis des outils mis à notre disposition pour informer. Nous faisons le pari que Twitter deviendra un média à part entière, en tant que vecteur d'informations. Comment ce réseau social bouleverse notre rapport à l'actualité et son traitement ? Et que viennent y chercher les journalistes ?

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